Solo NIARE

Et au bout, tu seras une femme

Campagne de lutte contre l'excision en Guinée
Campagne de lutte contre l’excision en Guinée

Ma mère m’aidait à faire mon dernier bagage, mon sac à dos. Elle était très émue de voir partir sa fille unique : moi­.

– Tu vas adorer ton séjour, Assyni. Me dit-elle.

Assyni, c’est le petit nom qu’elle m’a donné. Après de longues plaintes en vain pour lui faire oublier ce que j’ai nommé un « baby name », j’ai finalement accepté. Elle continua avec un ton nostalgique :

– Tu as des tantes géniales et des grands parents très affectueux. Ils te réclament tous. Tu vas tellement t’y plaire que je craigne que tu ne veuilles plus revenir. De plus, tu vivras au cœur de cette belle chaleur humaine, la solidarité, la cohésion sociale, l’entraide. Je suis ravie que tu aies accepté d’y aller.

Mais M’man, tout le monde dit que tu es un modèle social, ici. Je vis déjà au milieu de ces mêmes valeurs humaines depuis ma naissance grâce à toi, lui répondis-je les yeux remplis de larmes.

Depuis un an que ce voyage se prépare. La famille, au pays, ne cessait de me réclamer. Mes parents n’y ont vu aucun inconvénient. D’ailleurs, ils étaient ravis que j’adhère à l’idée d’effectuer un retour aux sources.

Le voyage fut paisible et l’accueil chaleureux. Mon oncle Kaly était venu me chercher avec sept autres membres de la famille. Les traditionnelles salutations ont fait que je ne vis pas passer le trajet de l’aéroport à la maison.

Une semaine avait passé depuis mon arrivée. J’étais parfaitement intégrée. Les tantes avaient déjà débuté mon initiation dans le clan des épouses parfaites, avec des révélations passionnantes. Même s’il est vrai que je ne suis pas de leur avis selon lequel : le foyer conjugal tient uniquement entre les mains de la femme. Je me prêtais au jeu. Ici, la société est divisée selon le genre. Pendant que les femmes sont préparées pour leur future vie de famille, les hommes sont entraînés à gouverner. Cela n’était pas mes convictions, mais je décidais de m’en tenir aux leçons reçues, sans vouloir perturber ce qui doit être une tradition ancrée depuis des siècles. Surtout pour suivre les conseils de Papa :

Sois sage et respectueuse des valeurs, s’il te plaît. Evite de te plaindre trop souvent. Tu y vas juste pour trente jours.

Un matin, ma cousine Yaye, vint me réveiller, toute excitée :

Assana, tu dors encore ? Vociféra-t-elle presque.

Je ne comprenais pas le motif de cette joie, mais je lui souris, encore endormie, tout en essayant de marmonner une phrase cohérente.

– Qu’y a-t-il, s’il te plaît ?

– C’est ton jour aujourd’hui et toi tu es au lit, comme si de rien n’était ! Continua elle avec des grands gestes de la main.

– Mon jour ? Répondis-je avec méfiance

– Ouiiiiii, tu seras sacrée femme tout à l’heure. Allez, lève-toi et prépare toi. Je reviens tout de suite. Récria-t-elle

Le temps de la rattraper pour une ample explication, elle avait filé comme une ombre. Je suivis donc ses conseils en quittant aussitôt le lit.

– Ainsi, une fête se prépare en mon honneur. Marmonnais-je debout face à mon image dans le miroir.

Jeunes écolières en Guinée. Crédit photo : Unicef
Jeunes écolières en Guinée. Crédit photo : Page Facebook Unicef Guinée

Au bout d’une demi-heure, je sortis dans la grande cour et trouvais, à ma grande surprise, qu’elle était vide, plus personne. Même sur la grande terrasse surmontée d’un toit, il n’y avait qu’une simple natte étalée. Une sensation de mal-être m’envahit. Tout à coup, un groupe de femmes franchit le portail, elles se dirigeaient vers moi. Je reconnus quatre de mes tantes : Alima, Anna, Koudejja et Sirantou. Les cinq autres m’étaient inconnues. Leur vue au lieu de m’apaiser, amplifia ma peur. J’eus cette sensation étrange qu’un malheur était en chemin.

Je les saluai en affichant un sourire figé. Elles me souriaient toutes et, arrivées à moi, Tante Koudejja, la grande sœur de mon Papa, me prit la main en m’entrainant sur la terrasse.

Elle commença, ce qui allait être mon calvaire.

– Assana, aujourd’hui, c’est ton jour.

Je restais coincée dans un bloc invisible, à l’écouter, et je ne puis placer un mot. Elle continua sans trop prêter attention à la statuette que j’étais devenue. Au cours de son « devil speech », elle regarda plus ses consœurs.

– Nous avons insisté pour ton retour au pays, car il est temps de faire de toi, une femme complète. Qui sera acceptée par un homme. Rappelle-toi, depuis le début, les leçons qui te sont inculquées ici, chaque femme est conçue pour un homme. Même s’il est vrai que tu es née et que tu as grandi en France, cela ne fait pas de toi une blanche. Le séjour d’un tronc d’arbre dans la mare n’en fera pas un caïman. Donc, après consultation, les cauris ont révélé que ce jour est le bon pour t’exciser.

Pour toute réaction, j’eus le réflexe de m’enfuir. A partir de cet instant tout alla très vite. Je fus rattrapée par deux des femmes inconnues et toutes s’y sont mises pour m’étaler de force sur la natte. Il faut reconnaitre que mon faible poids me faisait passer pour un gibier facile à bloquer. Mes jambes furent écartées et maintenues dans cette position par quatre d’entre elles et mon pagne détaché par la plus vieille des femmes. Je criai, appelai au secours. Ma bouche fut fermée par une main puissante. Mes larmes coulaient, mes pensées allaient à ma mère, mon père, mes frères : je me sentais trahie. Mon cœur fut sur le point de rompre lorsque mon regard croisa le couteau de l’exciseuse. Ce couteau qui coupa mon slip et qui allait m’enlever ma féminité. Je souhaitai à cet instant que la vie me quitte avec mon clitoris.

Est-ce cela la gentillesse familiale dont s’enorgueillissait ma mère, la fraternité que prônait mon père ?

Finalement, elle le saisit, mon organe érectile. Je sentis le fer sur ma chair….

– Assyni, Assyni réveille-toi ! M’appela une voix.

Je sursautai aussitôt du lit et mon regard tomba sur mes deux bagages posés à côté de l’armoire. Je continuai l’inspection de la chambre, sous le regard ébahi de mon père. Je vis mon billet d’avion rangé dans mon passeport. Instinctivement mes doigts glissèrent sous mon pyjama pour y chercher ce qui me fut coupé. A mon grand soulagement, tout y était, intact. Intacte. Je me jetai alors dans les bras de mon père pour y pleurer. Il me calma juste avec ces mots.

– Le voyage est annulé, je l’ai compris avec ton cauchemar.

Solo Niaré


Bossou, un exemple d’écolo village à l’ancienne

Le village de Bossou en Guinée forestière. Crédit photo : Solo
Le village de Bossou en Guinée forestière. Crédit photo : Solo

A 18 km de Lola dans la région de N’Zérékoré, un groupe d’étudiants japonais se fraie un chemin entre les venelles sillonnant entre les cases en banco de Bossou, une petite bourgade de la Guinée forestière au pied du Mont Nimba, qui suscite une curiosité à l’échelle mondiale, mon village. Je les croise non loin de « Wawi », un bar local où le « Yi poulou », le vin blanc, une décoction fermentée tirée de l’arbre à raphia très appréciée dans la communauté, est sirotée au quotidien par les habitués de ce bar rural. Les jeunes ressortissants du pays du soleil levant donnent l’impression d’être chez eux dans mon village. Je vois cela dans les salutations qu’ils ont avec les miens, les « Manon » qui les interpellent pour certains en « Maawe », le dialecte local, et pour d’autres en japonais approximatifs suivi d’un échange d’éclats de rire. Lorsque j’arrive à leur niveau, à mon tour, ils me gratifient d’un « I tchiowaaaa ! », ça va ? dans notre dialecte et de ce petit geste d’amabilité qui leur est familier, les deux mains collées sous le menton suivi de quelques hochements de la tête.

 

Taxi brousse en stationnement entre les allées du village de Bossou. Vincent Verroust
Taxi brousse en stationnement entre les allées du village de Bossou. Vincent Verroust

Ils sont là dans le cadre d’études spécifiques sur des primates vivant dans la forêt jouxtant le village. En effet, un petit groupe de chimpanzés vit depuis plusieurs siècles en symbiose sociale et spirituelle avec les populations de la contrée, qui trouvent en ces animaux un relais vers les esprits des ancêtres et leur vouent, de ce fait, une admirable vénération. Nous tirons, dans notre village, d’utiles présages dans chaque comportement de ces animaux. Ainsi, de leurs excitations bruyantes, il nous est possible régulièrement d’y saisir des signes annonciateurs de grands événements, comme la naissance d’un enfant prodige, le décès d’un grand notable, un grand conflit qui se profile, ou une sècheresse qui s’annonce, etc… Et en retour, en compensation de ce service rendu, nous leur attribuons des offrandes sous plusieurs configurations, individuellement ou tous ensembles lors de cérémonies annuelles, saisonnières ou de circonstance.

 

chimpanzé de Bossou, rencontré dans une friche agricole à proximité du village - Vincent Verroust
chimpanzé de Bossou, rencontré dans une friche agricole à proximité du village – Vincent Verroust

Cette adoration coutumière a contribué, à la fois, à la protection de l’espèce durant des siècles,  et a permis d’en faire un important relais pour un sujet d’étude scientifique. Et un sujet d’étude on ne peut plus sérieux, car les scientifiques japonais ont tout simplement implanté dans mon village une annexe de la faculté de primatologie de l’Université de Kyoto. Ce qui impose à ces étudiants un long séjour au contact des chimpanzés pour apprendre à bien les connaître et donc, par extension, les habitants de Bossou et leur mode de vie. Il n’est alors pas surprenant de les voir régulièrement, suivis de jeunes guides choisis dans le village, arpentant les collines ou assis à l’orée des broussailles, à l’affût d’informations sur l’objet de leurs études : les primates de Bossou.

 

 

Le marché hebdomadaire

La place du marché de Bossou. Crédit Photo : Vincent Verroust
La place du marché de Bossou. En arrière plan, la forêt jouxtant le village. Crédit Photo : Vincent Verroust

Alors qu’en milieu urbain, certains se hâtent de l’arrivée du week-end pour faire leurs emplettes, pour moi, durant mes séjours dans ce coin perdu au fond de la Guinée forestière, seul le mercredi m’offre cette opportunité. C’est le jour du marché hebdomadaire, il a lieu sur la grande place publique. C’est le jour où, à cause de l’affluence, on a de la peine à traverser le village d’un bout à l’autre. Des commerçants venant de plusieurs endroits viennent proposer leurs marchandises et s’installent sur les artères principales. Une occasion pour les villageois de se ravitailler en plus des ressources qu’ils tirent de leurs activités agricoles, maraichères et fermières. Le troc est courant pendant ces jours de négoces, il m’est arrivé d’échanger une torche électrique à pile contre un régime de bananes plantain dont je raffole. Ce marché est une véritable ambiance de fête. Il m’est arrivé quelques fois de voir la population du village passer du simple au triple.

 

Fête traditionnelle

J’emprunte le taxi brousse à partir de Lola, la dernière grande ville avant Bossou. Dix-huit kilomètres pénibles et lancinants d’une piste en latérite rouge et parsemée de nids de poule séparent les deux bourgades. Ces taxis-brousse, toujours bondés de monde, sont les seuls moyens de transports de la région. J’essaie de cacher mon embarras, due à la promiscuité provoquée par le confinement dans lequel je me trouve avec les huit autres passagers du véhicule, une très ancienne Renault 18 de fabrication française. J’ai à chaque fois le sentiment de ne pas être crédible quand je raconte la scène qui se joue dans le huis-clos de ces vieux véhicules de transport : quatre passagers à l’arrière et quatre autres devant, est déjà en soi un acte de bravoure, mais la scène la plus incongrue, si tant est que l’on me croit, reste celle du chauffeur actionnant régulièrement le levier de vitesse qui passe entre les cuisses d’un des trois passagers assis sur la même rangée que lui. Je pouffe un très discret rire en pensant au fait qu’un jour, ce passager pourrait être une respectable dame pudique. L’offense serait juste à portée de levier.

Janvier est la période où je m’organise pour ne rien rater de la grande curiosité de Bossou qui est sa rencontre annuelle dénommée la fête des montagnes, d’inspiration animiste. Un événement qui regroupe toute la communauté Manoh du pays et celle résidant en Côte d’Ivoire et au Libéria, pour dire que le tracé des frontières des pays africains a été d’une absurdité jusqu’ici incompréhensible pour nous.

Masque sacré de Bossou. Crédit photo : DR
Masque sacré de Bossou. Crédit photo : DR

Cette fête coutumière est un rendez-vous de renommée mondiale au cours de laquelle le village devient une destination touristique très demandée. Je tire une certaine fierté de la capacité d’accueil du village qui se voit durement mise à l’épreuve sous l’effet de l’affluence des curieux et fidèles habitués. Le rituel précédant la sortie des masques sacrés est un spectacle d’une impressionnante mise en scène. Avec pour thématique centrale la relation séculaire entre les Manoh et les Chimpanzés, il n’est plus alors à rappeler que la pérennité de ce grand événement dépend principalement de ces primates. Le type de protection dont mon village a, de ce fait, entouré ces primates depuis toujours en les sacralisant, peut être considéré comme salutaire au regard de leur grand nombre, contrairement à d’autres régions où la chasse pour la viande de brousse et le braconnage ont fini par décimer l’espèce. L’inscription des collines de Bossou dans l’aire centrale de la réserve de biosphère des monts Nimba peut donc être perçue comme une aubaine supplémentaire dans la conservation et l’utilisation durable de la diversité biologique.

Les villageois, les invités et tous les autres visiteurs sont friands de toute la partie rituélique de la rencontre. Elle s’annonce par un long et lointain entonnement de chants polyphoniques venant de la forêt où résident les primates, soutenus par de virtuoses percussionnistes et flutistes. Le grand prêtre de la forêt sacrée fait ainsi son entrée spectaculaire pour conduire la cérémonie des offrandes aux esprits des ancêtres. Plusieurs notables du village et des troubadours, qui esquissent de virevoltants pas de danses, l’accompagnent sur une plateforme dressée au milieu du village faisant office de temple. Les masques sacrés sortent aussi à cette occasion et demeurent une des attractions les plus appréciées et commentées par la foule de badauds venue d’un peu partout.

L’imposant Mont Nimba, culminant à 2500m d’altitude, surplombe tout ce panorama. A la voir, je la regarde toujours comme une sentinelle prenant avec le plus grand des sérieux son travail de perpétuation de cette belle tradition qui assure la survie d’une espèce animale en danger d’extinction.

Solo


Marseille : Rififi au sommet de l’Olympe, le PSG chante sa marseillaise

On assiste à un véritable coup de tonnerre dans la cité phocéenne suite à plusieurs interpellations de dirigeants de l’Olympique de Marseille. La justice française s’intéresserait à un certain nombre d’irrégularités relevées dans le transfert de l’attaquant André Pierre Gignac en 2011 de Toulouse à Marseille. Des rétrocommissions occultes auraient été distribuées à plusieurs intermédiaires poussant les enquêteurs à placer en garde à vue tout le staff dirigeant de l’OM avec son président Vincent Labrune et ses deux prédécesseurs, Jean Claude Dassier et Pape Diouf. Un coup de filet à l’OM qui est rapidement devenu une foire aux vannes à Paris

Le malheur des uns fait le bonheur des autres.

Cette crise a aussitôt fait surgir toutes les composantes de la grande passion qui entoure souvent le classico OM-PSG et, forcément, ne pouvait pas mieux tomber pour des supporteurs parisiens qui avaient du mal à accepter cette première place de ligue 1 que l’OM truste depuis un moment. Cerise sur le gâteau pour les Parisiens, au centre de cette crise, le transfert de Gignac, l’homme fort de la ligne offensive de l’OM, dont l’efficacité a permis ce bon début de saison de son club avec 10 buts en 11 matchs.

Après le tapis vert, la rivalité qui anime les deux clubs, montée de toute pièce par Canal plus dans son besoin d’audience dans les années Bernard Tapie, depuis l’avènement de l’ère du numérique, a investi les réseaux sociaux sur lesquels les Parisiens se régalent depuis l’annonce de la garde à vue des dirigeants phocéens.

La preuve en tweets.

La réplique d’un supporteur de l’OM ne s’est pas faite attendre :


D’où vient cet étrange appel à crucifier les touristes ?

Wa bamban ! Le type auquel s’adresse cette injonction d’une bande de bambins hyper excités est tout de suite reconnaissable. En plus de son aspect caucasien et de son bermuda à six poches, venu d’occident, il affiche toujours ce même inaltérable regard, curieux et émerveillé de tout et de rien. Il tient en général, lors de son bref séjour de touriste dans ces villes, une bouteille d’eau minérale qu’il boit au goulot après chaque gros coups de chaleur et, autour du cou en bandoulière, un Canon D500 qu’il ajuste à chaque nouvel élément que son petit guide du routard n’a pas répertorié dans ses pages. De son numérique, ce chasseur de souvenirs fige les moments en déambulant, chaussé indifféremment de confortables spartiates, fameuses sandales tressées qui lui voueront un intérêt des plus étranges dans ces rues.

Une caliga romaine (Source: https://fr.wikipedia.org/wiki/Caligae)
Une caliga romaine (Source: https://fr.wikipedia.org/wiki/Caligae)

Wa bamban ! Ces fougueuses clameurs des marmots à son passage lui font comme un boum au coeur, et en retour, tellement ravit de l’atypique marque d’hospitalité, il leur dégaine son sourire figé de commerciaux de Darty, ignorant tout de la sentence derrière cette expression locale. S’il savait ?

A chaque « Wa bamban ! », les gamins se bidonnent, sautent de joie, montrant de leurs petits doigts aux uns et aux autres ce touriste qui, au final, commence à se demander la cause de tant d’allégresse. Il s’arrête, face à ces espiègles garnements devenus un peu moqueurs à son goût et, des deux mains ouvertes, mi étonné, mi excédé, il cherche à leur demander par ce geste universel ce qui ne vas pas. Ce réflexe semblant faire partie du jeu provoque une réaction inattendue, les rendant encore plus hilares.

–       Jésus, Wa bamban ! scandent en groupe tous les enfants en indexant les chaussures du touriste.

Face ces scènes devenues familières dans ces rues, certains adultes se laissent également emporter par le comique de la situation et s’esclaffent devant le regard médusé du touriste. Dans ces rues où tout le monde a encore en mémoire ces projections de films en plein air de protestants évangélistes en version Soussou, le dialecte local. Des « wa bamban » (crucifiez-le) accompagnant la scène de crucification de Jésus Christ et ses apôtres, chaussés en tropéziennes ou en caliga romaine comme le touriste moqué dans la rue, sont à l’origine de cette situation un peu cocasse dont ces rues raffolent.

Le jour qu’il vous prendra de fouler les rues de Boulbinet ou de Matoto à Conakry, chaussé de ses sandales tressées jusqu’au mollet, ne vous étonnez pas des « Wa bamban », ces quolibets que les mômes ne manqueront pas de vous gratifier. Il n’y aura pas mort d’homme de toutes les façons.

@SoloNiare


Tabaski : L’enfant et le mouton, cruel festin

De Bamako à Islamabade et d’Istambul à Boulbinet, il n’y a pas un seul individu, de tout âge et de tout obédience religieuse confondue, pour qui la Tabaski, fête qui commémore le sacrifice d’Abraham où les fidèles musulmans sont appelés à sacrifier un mouton, n’est pas un grand rendez-vous de réjouissance collective. Et derrière chaque « Aid Moubarak », « Sambé Sambé », « Deweneti », « Salimafo » qui signifient bonne fête de Tabaski dans plusieurs langues, revient toujours la fierté de montrer son appartenance à une communauté et, surtout, le bonheur de partager avec les siens son incontournable festin de viande de mouton, en barbecue pour les uns ou en recette locale pour les autres.

Devenant ainsi le symbole de cet événement annuel, celui qui trinque le plus aux premières heures de la fête après la mosquée, c’est bien le mouton. A chaque énonciation de la tabaski, me vient ce souvenir atroce de ces scènes d’une extrême cruauté qu’on affligeait au gamin que j’étais. Pouvaient-ils à l’époque savoir qu’en m’amenant sur le marché des moutons, me laisser faire le choix du bélier de la famille ou, du moins, en me le faisant croire, me confier le soin de lui mettre la corde au cou et le traîner, docile, jusqu’à la maison, il créait un lien très fort entre le gamin et l’animal au destin scellé ?

L'enfant et le mouton de Tabaski. (Crédit Photo : Solo Niaré)
L’enfant et le mouton de Tabaski. (Crédit Photo : @mnabe)

Fier avec le bélier entre les venelles du quartier, durant une semaine avant la fête, mon entente avec cet animal très sympathique était connue de tous. Je n’avais plus qu’un seul passe-temps : bichonner, nourrir, câliner, laver, nettoyer, brosser, le promener tel un chien domestique une fois le matin, une fois le soir, abandonnant mes copains dans leur parti de foot. Il me le rendait bien, ce grand bélier, d’un blanc immaculé, dodu avec ces deux cornes qui se tordaient en s’étirant sur sa tête telle des défenses d’éléphant, en me suivant partout dans ma fanfaronnade devant les voisins. Sept jours durant, ce lien était si fort que, finalement, je n’avais plus besoin de corde comme laisse pour trainer ce bel animal dans nos deux promenades quotidiennes. Il était désormais mon meilleur copain et moi le sien.

– Non, pas les moutons dans ta chambre.

Un refus illogique ! C’est bien le seul truc qu’un enfant peut comprendre d’une telle phrase lorsqu’il décide d’inviter son meilleur pote dans son chez lui, sa chambre. J’ai perlé ma petite larme de tristesse ce jour, le soir de la veille de la Tabaski et, en ramenant mon ami sous le manguier qui lui avait été destiné comme abri, je lui dis :

– Personne ne peut nous séparer, hein ! Tu es mon meilleur ami.

De la tête, il me fit une sympathique gratouille sur le flanc et fouetta l’air de sa queue, comme réponse, à croire qu’il comprenait ma peine. Je remplis un bol d’eau que je lui glissai avant de prendre congé de lui. Le savoir seul dans la nuit noire, livré aux moustiques, aux « Tokloto » et aux « wôklôni », nos croque-mitaines locaux, me fendit le coeur et me priva de sommeil jusqu’aux premières lueurs du jour.

Tôt le matin, pendant que les uns et les autres s’affairaient pour se vêtir de leurs beaux boubous en bazin incroyablement gominé et brodé, je courus rejoindre la blancheur du duvet de mon pote. Une très longue séance de toilettage s’en suivit jusqu’à la fin de la prière du matin.

Soudain, je vis s’introduire dans notre cour à la suite des gens qui revenaient de la mosquée, une vielle connaissance du quartier : le dibitier (boucher) du coin de la rue. Il vint et, comme tout le monde, commença à se débarrasser de son habit de fête et sortit un couteau d’un fourreau attaché à sa ceinture.

– Amenez le mouton, aussitôt l’exigea-t-il.

Deux de mes grands cousins vinrent précipitamment vers moi.

– Bouge de là, gamin, me dirent-ils et se mirent très rapidement à vouloir détacher le mouton, sans ménagement.

L’animal, qui était habitué à la douceur, surpris par cette désinvolture soudaine, fut un long bêlement, essaya de leur résister en secouant la tête dans tous les sens et recula vers moi. Face à cette réaction, mes cousins, deux brutes d’une hardiesse totalement inconvenante que j’ai encore en mémoire, s’en agrippèrent et le traîna dans la boue jusqu’au dibitier, tachant son beau pelage que j’avais mis une semaine à rendre plus blanc que blanc.

– Laissez mon copain, leur criai-je en les suppliant et en les tapant de mes petits poings en vain.

Tous les hommes de la famille firent un groupe autour du dibitier et du mouton, mon copain cloué au sol par d’énormes bras musclés et, en choeur, ils répondaient « amina » aux versets qu’un d’entre eux récitait avec véhémence. Mes pleurs se firent encore plus fort pour les implorer de me rendre mon copain, car je venais de comprendre l’issu de leur subit intérêt pour lui.

Pendant ce temps, psalmodiant d’autres versets, le dibitier accroupi, une main sur le cou du mouton et sans prêter attention à mes douleurs infantiles, il passa la lame tranchante de son couteau sur la gorge de cet être qui était le mien. Je vis plusieurs jets de sang giclés dans un débit tellement fort qu’ils laissaient des traces profondes dans le sol. Les bêlements de douleur de l’animal s’étouffèrent dans un râle intenable.

Le mouton venait de quitter la vie, ceci je l’avais bien compris, rien qu’avec ce vent glacial tel un adieu qui me secoua et me foudroya le coeur à jamais.

Tabaski, jour de fête ! … Pas pour tout le monde. Snif !

@SoloNiare


L’épopée de Soundjata Keïta : une imposture historique montée de toutes pièces

Un griot à Diffa – Niger / Source : Wikipédia Commons

Je me rappelle encore, comme si c’était hier, d’une de ces nuits de pleine lune d’Afrique où nous étions bercés dans un litanique chant de grillons et la mélopée stridente des moustiques. Nous trépignions d’impatience tout en grattant insouciamment de nos petits doigts de gamins nos corps meurtris de piqûres devant le perron de la chambre du griot Bandiougou, grand conteur à ses heures perdues. Pour le motiver à nous plonger, encore une énième fois, dans ces univers qu’il a l’art de rendre plus que vrais dans nos imaginaires, comme l’histoire de Soundjata, nous entonnions en chœur :

« Bandiougou, une histoire ! Bandiougou, une histoire !!! »

Devant notre insistance, il se décide enfin de sortir de sa minuscule chambre avec son « djéli n’goni », le célèbre luth traditionnel à 4 cordes des griots et une natte qu’il déroule aussitôt. Sans attendre qu’il nous invite à nous y installer, nous nous précipitons pour avoir la meilleure place, en formant un demi-cercle autour de ce conteur de talent qui ne se lasse pas de nous chanter et nous déclamer, comme ses ascendants avant lui le faisaient avec les nôtres, l’empire du Mali et ses grandes « figures historiques », Soundiata et compagnie. Bandiougou est Kouyaté, il est de la lignée des griots d’Afrique au sud du Sahara, la mémoire d’une tradition séculaire orale qui se transmet depuis des siècles de génération en génération.

A l’époque, nos postures et celles des adultes restaient toujours religieuses, tout comme maintenant, durant les veillées nocturnes, devant la télé ou toutes les autres sources qui véhiculent avec grandiloquence cette épopée mandingue présentée comme sève de l’identité culturelle de toute l’Afrique de l’Ouest. Scientifiques, chercheurs et intellectuels africains s’investissent dans des thèses, des essais, des colloques ou des conférences et se penchent avec voracité sur cette tranche d’histoire dont on découvre de plus en plus les faiblesses.

L’origine du canular

Soumangourou Kanté, appelé « Roi de la forge » du fait de la maîtrise de cet art par son royaume, le Sosso, vit en parfaite harmonie avec son voisin de l’empire du Mali et son souverain, Naré Famagan Konaté (père de Soundjata), avant que celui-ci n’agisse en connivence avec des enturbannés porteurs d’une nouvelle idéologie venant du sable. Le royaume Sosso avait toujours été, avant cette nouvelle donne, le principal fournisseur du Mandingue en outils agricoles (daba, pioches) et militaires (flèches, machettes et boucliers).

Irrité par l’ampleur d’une traite négrière sans précédent entreprise par ce voisin indélicat, avec les Almoravides (Arabes), Soumangourou et son peuple de forgerons déclarent la guerre au Mandingue qui, malgré l’entente séculaire existante, venait se ravitailler en marchandises humaines dans les retraites initiatiques animistes du Sud. Soumangurou bénéficiera du soutien des griots et assimilés dans cette entreprise de défense de l’intégrité des Noirs en Afrique subsaharienne.

Suite à cette guerre entre voisins, l’enfant miraculé d’une poliomyélite, Soundjata, que les voyants de l’époque annonçaient comme futur empereur, se réfugie dans une ville fortement islamisée du Nord, Koumbi Saley, capitale des Soninké, dans l’actuelle Mauritanie. Les Almoravides se saisirent de l’annonce divinatoire et apportèrent une aide conséquente à Soundjata pour mettre fin à la résistance anti-esclavagiste mise en place par Soumangourou Kanté. Après l’éviction du roi du Sosso, Soundjata instaurera avec ses alliés affairistes, lors d’une grande rencontre appelée « Kouroukan Fouka », une nouvelle spiritualité dominante et une Constitution inspirée de la charia islamique. Ce nouveau texte remaniera en profondeur l’organisation sociale de l’Afrique au sud du Sahara, qui passera d’une structure linéaire à une structure hiérarchique basée sur la domination des nobles, les maîtres sur les hommes de castes.

A partir de cette date, on assiste alors à une remise en cause totale des us et coutumes existants et à la généralisation de l’attribution des prénoms arabisés en lieu et place de ceux issus de la culture locale du moment et de ceux qui ont existé par le passé. Le cas le plus illustre est celui donné au premier Noir, le roi Khary (dimanche ou le jour du marché en bambara), qui a monté une expédition maritime pour atteindre l’autre extrémité de l’océan Atlantique, l’Amérique pour être précis. Aboubakr 2 fut le nom qu’on lui aurait attribué, car conforme à la vision arabo-musulmane du paysage africain.

En représailles aux soutiens apportés à Soumangourou, les griots et assimilés seront classés comme des sous-hommes ou hommes de caste face aux nobles et seront définitivement mis à l’écart de toute implication dans la gestion de la citée. Une version de l’histoire du Mandingue, celle des vainqueurs, leur sera imposée de ce fait, en leur qualité de détenteurs de la tradition orale, pour être transmise à jamais à la postérité. Une partie des Soninké, réfractaires à la nouvelle doctrine à la mode, sera classée comme paria et sera bannie de cet espace géographique. Ils iront former plus loin, dans le Sud, la communauté des « Ban mana» (Ban : refus, mana : maître ou dogme) ou Bambaras, groupe ethnique de l’actuel Mali, littéralement « ceux qui ont refusé le dogme», sauvegardant ainsi leur culture et leur spiritualité d’origine. Aujourd’hui, au Mali, on retrouve encore des Bambaras authentiques qui clament cette origine et utilisent le même slogan d’appartenance de l’époque : « ni Allah sôna, a ma son » « Que Allah le veille ou pas ! ».

A partir de cette date, le négoce d’esclaves entre le Sud et les Almoravides prendra une ampleur extraordinaire, vidant cette région de ses bras valides, 200.000 têtes par an selon les statistiques.

Classifications des sources

La diversité des sources a apporté d’innombrables contradictions, non les moindres, entre la plupart des versions selon qu’elles viennent d’une lignée spécifique de griots, d’une chronique rédigée par les explorateurs arabes limités à Tombouctou entre le 12e et le 15e siècle, des œuvres romanesques contemporaines, théâtrales et scientifiques. Toutes les informations collectées à ce jour viennent de ces sources : proches dans l’espace géographique (griots) ou proches dans le temps (explorateurs arabes). A signaler que les intellectuels dans leur ensemble s’inspirent toujours de ces deux principales sources (griots et explorateurs arabes) et le restituent au gré de leur affinité ethnique, culturelle et religieuse.

Pour des gens moins aveuglés par leur proximité directe avec le sujet, ces séries d’approximations substantielles relevées de part et d’autre devraient forcément éveiller un doute certain. Mais tel est rarement le cas pour des raisons multiples et diverses.

C’est un peu comme l’histoire d’un petit garçon qui écoute en boucle le récit épique du vaillant prince auquel il s’identifie jusqu’au jour où il tombe sur la même histoire avec son héros dans la peau d’un moins que rien. Indescriptible peut être le choc qu’il subit. Certaines personnes, dans ces conditions, adoptent une posture légitime de déni total, un refus catégorique de voir leur rêve s’écrouler comme un château de cartes.

Assemblée constitutive de l'empire du Mali dirigée par Soundjata. Sur le banc des accusés, griots, forgeron, fins, garanké sont réduits en hommes de caste ou esclave à vie. Source Wikipédia Commons
Assemblée constitutive de l’empire du Mali dirigée par Soundjata. Sur le banc des accusés, griots, forgeron, fins, garanké sont réduits en hommes de caste ou esclave à vie. Source Wikipédia Commons

Le Kouroukan Fouga ou le banc des accusés

La charte du Kouroukan fouga, comparée, à tort, par certains à la Déclaration universelle des droits de l’homme, cache en vérité une des plus effroyables tragédies de l’histoire de l’Afrique noire. Elle pose les bases d’une société ségrégationniste lancée dans une vendetta contre une partie des peuples qui la constitue.

Fin 1236, un an après la bataille de Kirina qui marqua la fuite de Soumangourou, le puissant Roi thamaturge, dans une grotte, les nouveaux maîtres de l’empire du Mali font face à une forte contestation de l’autorité de Soundiata. N’ayant aucune preuve matérielle de la mort de Soumangourou, les habitants de son royaume gardaient toujours l’espoir de son retour imminent. Le Mandingue se voit ainsi partager entre inféodés à l’islam et anti-esclavagistes pour finalement tomber dans une espèce de léthargie. Durant un an, tout le monde se regarde en chiens de faïence. Les prémices d’une instabilité, qui serait catastrophique au nouveau pouvoir en quête de légitimité, sont flagrante. Le jeune Soundjata doit réagir, trouver une sortie de crise rapide qui le légitimerait devant son peuple divisé. C’est à partir de là qu’entre en jeu le génie que l’histoire lui attribue. Il orchestre alors une rencontre à grande ampleur à Kouroukan Fouga, dans les environs de Kangaba dans l’actuelle République du Mali, au cours de laquelle il pose, avec le concours de tous les adeptes du dogme des sables, les jalons d’une société nouvelle, conforme aux aspirations de ses partenaires enturbannés. Une effroyable et ingénieuse inquisition va alors être mise en place.

Coiffure bambara (source : Wikipédia Commons)
Coiffure bambara (source : Wikipédia Commons)

Soundjata décide, avec ses alliés, de réduire en hommes de castes inférieures toutes les entités ayant apporté un soutien quelconque à Soumangourou Kanté, à défaut de les exclure définitivement de l’empire. Beaucoup d’entre eux n’attendront pas l’annonce de cette terrible sentence et prendront le large vers le Sud et l’Ouest dans les régions de Koundara en Guinée et chez les Mandingo de la SénéGambie. C’est chez ces derniers que l’on peut trouver aujourd’hui les versions de l’histoire du Mandingue dans laquelle Soumangourou est hissé sur un piédestal digne de son rang.

Ce système instituera le plus long apartheid que l’humanité ait jamais connu, réduisant les griots et assimilés dans un semi-esclavage et une discrimination épouvantable qui est encore d’actualité. Les griots, les Niamakalas, les Founé, les forgerons et assimilés peuvent témoigner de cette ségrégation institutionnalisée qu’ils subissent encore en Afrique noire.

Au détour d’une lecture d’une transcription d’un illustre griot, Wa Kamissoko, qui accepta de livrer ses archives orales à son ami, Youssouf Tata Cissé, dans une des œuvres écrites, reconnue comme référence incontournable, le célèbre griot dit dans un passage évoquant l’investiture de Soundjata, peut-être anodin, mais lourd de sens : « Je ne peux pas tout dire, sinon… ». Wa Kamissoko n’est-il pas en train de dire par là qu’aucun pouvoir ne repose sur une légitimité absolue

Le déni

Toutes ces informations détaillées ici sont loin de sortir du néant, car elles ne sont, au contraire, pas inconnues des gens avertis. Les griots de tout bord, ceux se réclamant de la lignée de Balla Fassakè Kouyaté et ceux qui descendent des exclus du Mandé, distillent dans leurs différentes sagas orales des indices qui mettent la puce à l’oreille sur le mensonge qu’on leur intime de transmettre depuis neuf siècles.

Le déni de la réalité et  » le politiquement correct  » aidant, l’Afrique subsaharienne s’est accoutumée de manière stupéfiante à cette histoire déformée, épousant de ce fait une culture qui lui a été imposée dans le seul but de l’asservir.

C’est une institution qui est certes attaquée à travers ce texte, mais un besoin d’éclaircissement s’impose tant le mensonge à son origine est abject.

Le déclin de l’empire Sosso a ouvert les vannes du plus grand négoce d’esclaves noirs entre le Sud et les Almoravides du Nord et a conduit à neuf siècles d’égarements culturels de l’Afrique subsaharienne au profit d’une outrancière arabo-islamisation des us et coutumes.

Quid du maintien de la notion de sous-hommes entre Maghreb et Afrique noire, serait-elle à l’origine du racisme ? Cette question me revient chaque fois que je relis cette citation d’Ibn Kaldoum (1332 – 1406), historien médiéval et philosophe social musulman : « Les nations nègres sont en règle générale dociles à l’esclavage, parce qu’ils  (Nègres) ont des attributs tout à fait voisins à ceux d’animaux stupides. »

Des siècles d’impostures soutenues par une version formatée de l’histoire et acheminées, contre leur gré, par une partie des griots, ont fini par escamoter la vérité. Mais si vous écoutez bien certains de nos griots vous pourrez deviner dans leurs contes, dissimulé par des images et des ellipses le récit du roi Forgeron, voilà ce qui reste malgré tout de la mémoire d’une culture en perdition.

Solo Niaré


J’ai couché avec le Maure de mon enfance

A l’époque, haut comme trois pommes, pieds nus, ventrus et systématiquement morveux comme des limaces, mes copains d’enfance et moi, avions souvent comme réponse au « Dégagez, petits noirs » que nous lançait sans cesse le commerçant maure du coin de la rue, une sympathique chansonnette qu’on poussait en chœur.
Souraka Mahamet, a tè kouloushi don, a té diloki don.
(Mahamet, le maure, toujours nu sous son habit.)

Car, nous croyions tous alors, ainsi que se le disait tout le monde dans les rues d’Afrique au Sud du Sahara, que le maure ne porte jamais rien sous son boubou, comme les écossais sous leur kilt.

Drapé dans un magnifique boubou du Sahara d’un éclatant bleu azur, il feignait alors de nous prendre en chasse mais n’osait jamais quitter son échoppe. Mais comme le pot de miel et son insatiable mouche, nous revenions toujours vers l’enturbanné échanger notre argent de poche de la semaine contre les friandises que lui seul vendait dans la rue. A force de nous pincer atrocement et régulièrement les oreilles comme punition à notre petit refrain contre son hypothétique nudité, nous nous sommes finalement habitués à la douleur et n’avions de cesse à venir l’importuner toujours et toujours. Un jeu.

Boubou traditionnel en Mauritanie. Source : https://partiefaire1tour.net/article.php3?id_article=69
Boubou traditionnel en Mauritanie.
Source : https://partiefaire1tour.net/article.php3?id_article=69

De l’autre coté de son arrière cour, sa femme, Fatma, bien enveloppée comme le dirait une expression grossophobe, s’occupait tranquillement dans un transvasement habile et régulier du thé à la menthe sucrée, de la théière au verre et du verre à la théière. Nous venions quelques fois vers elle lui demander si Amza, le petit noir de notre âge qu’on croyait être leur fils, pouvait venir jouer avec nous. Une fois sur cinq, nous trouvions notre copain d’âge soit entrain de laver plusieurs ustensiles de cuisine, soit occuper à masser les pieds pleins de cellulites de cette maman qui le soumettait à des corvées d’adultes. La réponse était invariablement, « non », des fois suivi de : « djakalmé », (Bâtard), ouste, Amza travaille !

Nous prenions alors nos jambes à notre cou, mais revenions toujours voir si Amza avait un peu de répit pour venir s’écorcher le pieds avec nous sur les pavées rocailleux de la rue.
Mais le petit Amza n’était en fait pour cette marâtre, que le nègre du Maure, et comme le veut leur « tradition », encrée dans leur culture et quasi institutionnalisée en Mauritanie, « Le maure a toujours besoin de son nègre ». Ce besoin étant quotidien et permanent notre ami Amza avait bien du mal à se joindre à nos jeux d’enfants.

Plusieurs années après, à Grand-Bassam en Côte d’Ivoire, je tombe sur une réincarnation très insolite de mon maure en la personne d’un blogueur parmi la soixantaine invitée par Mondoblog pour dix jours de formation. J’apprends à mon arrivée à 23h que je partage la même chambre d’hôtel que lui. La 201, une des rares face à la brise marine où je le rejoins aussitôt. Il faut dire qu’il a du goût, mon Othello. Je tombe sous le charme du lieu. J’entre. Accueil très froid, ponctué par quelques semblants d’amabilités dont le caractère forcé ne m’échappe pas. Je mets cela sur la fatigue du long voyage qu’il a dû effectuer. J’installe ma valise au pied d’un immense lit, presque un terrain de foot, l’unique de la chambre.

Mon boutiquier dans mon lit, la nuit sera inédite. Le film de mon enfance me revient suivi de plusieurs questions auxquelles, je me disais, qu’il apporterait des réponses. Pour l’instant, je ne craignais pas de me faire pincer les oreilles par ce partenaire d’une nuit et des neuf autres à venir, lui qui, à présent, semblait avoir fait vœux de silence depuis quelques minutes en me tournant le dos dans le lit. Sur les trois mètres de largeur du lit, 2m50 nous séparent. Une timidité d’adolescente pudique qui aurait raison du plus entreprenant des amants. Et bien quoi, décèle t-il en moi quelque bouillonnant Eros dépêché par RFI pour  lui faire découvrir les secrets de l’amour pour tous. Raté.

Au petit matin, je suis le premier debout, mon pacsé gît à sa même place, effarouché recroquevillé sur lui même. Nul besoin d’un psy pour diagnostiquer les stigmates d’une nuit que la morale ne m’autorise pas à dévoiler. Je n’ai pas de problème de conscience, mon consentement et le sien ont été donnés en amont à RFI avant le voyage. Je le laisse dans sa méditation et pars m’enivrer de l’air pur océanique. L’appel de la plage est irrésistible. Je m’élance pour quelques foulées sur le sable qui s’étale à perte de vue.

Au retour, une heure après, du nouveau dans notre gîte, un deuxième matelas siège en biais au pied de l’énorme lit.
Bonjour ! Une nouvelle couchette, on reçoit un troisième ? lui dis-je en pensant en même temps qu’après la nuit passée mon Maure va littéralement se congeler sous mes yeux.
T’inquiète. Je l’ai fait venir pour moi, me dit-il avec un sourire cette fois-ci réussi sûrement l’effet de l’exceptionnelle nuit que je lui ai offerte.
C’est moi qui vous ai trouvé ici, dis-je. Dans ces conditions, c’est vous le propriétaire de la chambre, je prends le matelas.
Vous savez, nous les maures, traditionnellement (Ah la tradition !) nous sommes des nomades, on peut dormir partout.

Il orienta complètement vers lui la petite télé qui siégeait sur la commode en face du grand lit et, après avoir saisi la télécommande, pianota sur les touches des chaines et du volume. Je trouvais meilleurs programmes télé dehors : le complexe qui nous accueille, ces cocotiers, à un jet de pierre cet océan bleu azur qui rivalise avec le boubou du maure, ces formations en data journalisme et ce cosmopolitisme unique apporté par ces dizaines de blogueurs. Le Paradis.

Je me suis fondu dans ce décor de rêve faisant de lui mon principal lieu de glandouille après le travail, donnant ainsi toute la latitude à mon voisin de bien profiter seule de sa chambre. Unique, le plaisir à devenir l’homme poisson de Grand-Bassam, à se laisser emporter pas la force de ces vagues de trois mètres de haut et du ressac qui te donne l’impression de voguer vers le Brésil en face.

Le troisième jour, j’apprends le dernier que mon maure se barre. On aurait quand même pu en parler entre « copains », moi sur mon gigantesque terrain de foot et, lui, plus bas, sur sa natte de bédouin entrain de zapper entre TVivoire et France24.
– Mince, il n’est pas satisfait du nègre qu’on lui a fourni ?
Mais lui m’apportera une autre raison à ce départ précipité.
– Il y a un gros imprévu qui me fait partir au plus vite.

Je n’ai pas sauté au plafond comme certains pourront le penser parce qu’il me laisse seul dans notre chambre nuptiale. Rien de tout ça. Le paradis était dehors, rien qu’à moi tout seul. J’y tenais. J’étais attristé de le voir partir le seul qui pouvait me délivrer de cette incessante question : « Les Maures, ils sont vraiment nus sous leur boubou ? ». Mais mon nomade reprenait sa route, comme sa tradition, que dis-je son instinct, le lui commandait.

Deux semaines après Bassam, en consultant mes mails, je tombe sur un Google alerte qui me signale un billet de blog me citant. Curieux, je traque le lien et tombe sur un blog, c’est celui de mon maure. Je suis content d’avoir des nouvelles de lui et de découvrir ses écrits. Il est d’une reconnaissance qui me ravit. Il garde même une excellente impression de nos trois jours de flirt. Parmi près de 80 personnes, je suis « le copain Solo » de Bassam, l’unique, mais celui qui a eu la maladresse, l’incorrection, de ne pas avoir voulu être le nègre à sa solde, comme le réclame la grande tradition de sa tribu, et la tradition c’est important. Moi, le béninois, oups, une erreur de frappe, les suggestions automatiques de nos claviers savent nous jouer des tours. Mais ça se corrige ça.

Au jeu des consentements violés, il me répond en mettant ma photo comme illustration de son billet d’humeur. Un très « beau » texte qui nous apprend qu’ils ont eu dans l’avion l’outrecuidance de transmettre les consignes de sécurité en anglais à lui, le francophone. Un texte qui se bat comme un beau diable pour faire comprendre la nécessité de la prise en compte de la culture des autres surtout la question du partage du lit, fut-il aux dimensions de terrain de foot, avec un copain noir béninois de Grand-Bassam.

Un texte qui n’est autre qu’un plaidoyer pour imposer,  sans contradicteur car les commentaires son systématiquement effacées, sa « tradition », et derrière ça hypocritement caché la justification de l’existence d’une suprématie du maure sur le nègre « Le Maure a besoin de son nègre ». Et faute d’avoir pu me pincer les oreilles, moi le noir ramené au même pied d’égalité que lui grâce au partage d’un lit, le voilà déversant sa rancœur dans un blog douteux qui restera malgré sa suppression pour longtemps sur la toile grâce au très indiscret cache de Google.

@SoloNiare

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Pour info, ce billet est la réponse que j’apporte à un texte qui me cite nommément et qui m’a profondément choqué. Pour le lire, ici –> https://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:sDfdUQcY9g0J:dabdat.mondoblog.org/voir-grand-bassam-revenir/-/1132+&cd=1&hl=fr&ct=clnk&gl=fr&client=firefox-a

 

 


RER B : le nouveau TNP (Théâtre national populaire)

Dans le concours de la ligne de transport en commun la plus pourrie, la mienne est une véritable bête de compèt’. Le train de banlieue RER B de la RATP que j’emprunte six jours par semaine se passe de concurrence dans ce domaine. Pour autant, elle peut ne pas se limiter à être la ligne la plus ennuyante de toute la région parisienne pour quelqu’un qui veut tirer un avantage de sa routine. Il y a suffisamment de quoi passer le temps durant ses incessantes perturbations dues souvent à une subite grève ou à un colis suspect, généralement un sac abandonné par un voyageur distrait à la recherche de son ORLYval à Antony. Un foisonnement d’histoires cocasses, certes des clichés à force de répétitions, mais très distrayantes pour qui sait en profiter pendant ces moments où les rames sont bondés de frimousses de banlieusards, toutes plus tristounettes, les unes que les autres.

Dans un confinement de Taxi brousse, comme souvent, aux heures de pointe, assis face à  des sourcils froncés semblant sortir fraichement de l’enterrement d’un proche, j’entends, juste après la sirène annonçant le départ de la Croix de Berny, la voix forte d’une femme qui interpelle notre wagon avec assurance.

– Mesdames et Messieurs, bonsoir. »

RER B La Croix de Berny
RER B, quai Croix de Berny, direction Massy Palaiseau

Cette voix, elle m’est particulièrement familière, je la reconnais tout de suite pour avoir fait souvent le même trajet en sa compagnie. J’aurai reconnu entre mille cette intonation très atypique à la limite de l’invective. Elle provoque immédiatement en moi un petit sourire aux coins des lèvres que je me presse de dissimuler en baissant le regard. Et pendant que j’essaie de profiter de ce mouvement pour récupérer discrètement une pièce de 2 euros dans mon sac, je l’entends :

Je suis maman de 3 enfants, 11 ans, 8 ans et 5 ans. Si je me permets d’être parmi vous aujourd’hui, c’est parce que je n’ai pas encore touché les allocations qui nous permettent d’avoir une relative vie descente…

Son bla bla bla habituel

– … Si ça vous intéresse, je cherche à faire des heures de ménage ou de repassage. Je vous remercie du fond du cœur de nous avoir aidé et je vous souhaite une très bonne soirée, merci.»

Les mêmes pauses entre ses phrases, les mêmes temps de respirations, les mêmes timbres de voix pour soutenir les passages émotionnels. Puis, elle couronne sa partition avec un « Vous voulez des justificatifs » en tendant à ceux qui lui glissent quelques centimes, comme à l’accoutumé, un petit paquet de papier dans un emballage plastique qu’elle déclare être son livret de famille. Une artiste.

Le truc à cette dame, différemment de l’humour décapant dont usent certains spécialistes de la manche sur les lignes de métro de Paris, c’est le regard. Elle toise ses pigeons dans le but de les déstabiliser. Un truc savamment mis en place. Le résultat semble invariablement le même, soit la personne fixée dans les yeux compatit à sa misère et lui glisse une ou deux pièces, soit elle est visiblement très agacée par ce germinal urbain d’opérette.

Cette dernière réaction ne lui échappe pas. Elle la décrypte très facilement et retourne la situation à son avantage. Elle vous agresse alors verbalement en faisant croire que vous venez de la rabrouer, vous, le sans cœur, malgré sa situation de maman précaire. Une manœuvre de victimisation bien rodée. Ce qui lui donne logiquement une image sympathique après des autres passagers qui, du coup, le lui manifeste en lui glissant quelques pièces d’euro, à moins que cela ne soit la trouille d’être victime de sa logorrhée vindicative. A tous les coups, elle sort de la rame avec une recette sonnante et trébuchante.

A mon tour, je lui adresse mon meilleur sourire tout en lui tendant la pièce que j’avais récupérée dans mon sac. Elle me gratifie d’un regard reconnaissant en empochant la pièce tout en me tendant son paquet de papier et, mécaniquement, me demande :

Vous voulez des justificatifs ?

Oui, je veux bien, lui répondis-je toujours avec le sourire, en essayant d’attraper le paquet de sa main à la grande stupéfaction de tout le monde. Mais, elle s’agrippe à ce pseudo livret de famille que je cherche à lui retirer en vain pour voir ce qu’il en est pour de vrai. Une lutte silencieuse qui dure deux secondes. Elle ne lâche pas son outil de travail. J’abdique finalement et le lui laisse.

Sa réaction ne se fit pas attendre. Elle devint toute rouge puis me jeta brutalement la pièce de 2 euros que je venais de lui donner.

Entre éclats de rires des passagers dans la rame et les différents noms d’oiseaux qu’elle m’attribue, notre train fait son entrée dans la station d’Antony. Elle se précipite alors hors du wagon sous une salve d’applaudissements dès l’ouverture des portes et, sans révérence, et sans rappel, elle s’engouffre dans un autre pour une nouvelle représentation.

Rideau !

@SoloNiare


Vite, des moustiquaires, le paludisme n’attend pas

A même les habitations, des fossés encombrés de détritus peinent à drainer les eaux insalubres vers un lieu où elles ne seront jamais traitées. Dans ces mêmes rues, d’immondes flaques d’eau remplissent les crevasses laissées dans le macadam, ces lieux d’exploit pour le gamin que j’ai été, en relevant des défis lancés par ma bande d’amis. Également, des fosses septiques béantes où, dans mon passé de gavroche des rues de Conakry et de Bamako, j’ai été plusieurs fois à deux doigts du bain le plus puant qui puisse exister. Bienvenue dans le confortable nid du minuscule moustique, vecteur principal de la pandémie la plus meurtrière de notre ère : le paludisme.

Et pas loin de ces égouts à ciel ouvert, habitat de luxe de l’incroyable petit tueur, souvent les soirs, après le repas en famille, j’ai souvenance que nous courions vers grand-père pour l’écouter nous conter l’histoire de Waraba, le terrible lion, de Souroukou, la monstrueuse hyène et de Bamba, la crocodile aux crocs meurtriers. Pendant qu’on se faisait piquer par de farouches moustiques assoiffés de sang, le vieil homme avait ce talent de nous faire comprendre qu’il fallait s’éloigner de ces carnassiers de la savane au risque de se faire tuer, ce qui poussa les hommes à éviter là où ils vivent.

Flaque d'eau stagnante
Une grosse flaque d’eau stagnante dans une rue de Grand-Bassam, un potentiel nid de larves de moustiques, vecteur principal du paludisme

Et comme moi, lorsque j’écoutais les récits de grand-père en me grattant instinctivement pour soulager ces piqûres de moustique comme seule réponse, les populations les plus exposées à la pandémie font aussi avec et se complaisent dans une résignation qui leur coûte les statistiques les plus effarantes :

Le paludisme tue un enfant africain toutes les 30 secondes
Le paludisme demeure l’une des plus graves menaces pour la santé des femmes enceintes.
Il est le 1er motif de consultation (60% des consultations dans les centres de santé)
3,4 milliards de personnes sont exposées au risque majoritairement en Afrique et au Sud-Est d’Asie
Et 12 milliards de dollars perdus chaque année en Afrique du fait du paludisme

Ces chiffres très alarmistes donnent l’impression d’être tiré d’une campagne orchestrée par une agence de com rodée dans le sensationnel. Pourtant, le paludisme n’attend pas, il continue de sévir pendant que ces victimes restent dans l’expectative d’une solution qui peine à se concrétiser. La moustiquaire imprégnée se présente aujourd’hui comme le moyen de prévention le moins couteux de tous. D’où mon adhésion à toute forme de sensibilisation pour la collecte de moustiquaires au profit des populations des terres marginales mal drainées.

A Grand-Bassam entre le 2 et le 12 mai, accompagné de Cyriac Gbogbou, respectable chef de village d’internet en Cote d’Ivoire et de deux blogueuses de la plateforme Mondoblog, Josiane Kouagheu et Chantal Faida, nous avons arpenté quelques rues de la ville, chargé de 100 moustiquaires, fruit d’une collecte lancée sur Twitter, Facebook et Instagram, pour une distribution gratuite aux habitants.

Cette opération « don de moustiquaires imprégnées » a été précédée préalablement de plusieurs séances de sensibilisation bien accueillies par les personnes rencontrées. Elles ont été religieusement à l’écoute des messages de prévention contre le paludisme qu’on leur a apportés et nous ont promis une utilisation quotidienne des moustiquaires. Cyriac Gbogbou s’est proposé de passer les revoir à l’improviste quelques semaines après pour s’enquérir de la bonne utilisation des moustiquaires.


100 moustiquaires, c’est certes peu et semblent créer quelques inégalités sur le terrain face à la prévention contre le paludisme pour les premiers bénéficiaires, mais l’opération a surtout pour but d’attirer l’attention sur cet aspect de la lutte contre la pandémie que beaucoup de spécialistes estiment être le plus efficace. Avec les blogueurs associés à cette opération, nous lancerons prochainement une nouvelle campagne orientée sur une autre ville africaine avec certainement plus de moustiquaires.

Pour revenir à grand-père, contrairement à sa solution de fuir l’habitat du tueur, la moustiquaire imprégnée est pour l’instant le meilleur compromis de bon voisinage contre le paludisme dont le moustique n’est autre que l’impitoyable vecteur. En plus, son déploiement nécessite moins de moyen aux pays concernés qui ne comptent pas pour l’instant faire de l’assainissement et le drainage des eaux insalubres une véritable priorité de prévention.

Un grand merci à tout ceux qui ont soutenu l’opération « Moustiquaire » de Grand-Bassam.

Vous souhaitez participer à la prochaine collecte de moustiquaires imprégnées », n’hésitez pas, contactez @SoloNiare ou sulymane@yahoo.com


Bassam, loi Evin en vain sous les cocotiers

D’Afrique, il y a bien de cela quelques années derrière moi, lorsque j’ai appris l’existence de la loi Evin interdisant de fumer dans les lieux affectés à un usage collectif, je crois avoir sauté au plafond de joie. Mon bonheur était indescriptible. Et, une fois en France, je ne manquais pas de dire « Bien fait pour eux » chaque fois que je croisais quelques fumeurs endurcis en groupe au bas d’un immeuble en train d’aspirer à la va-vite l’addictive nicotine. En hiver, cette joie devenait presque orgasmique. Je l’avais tellement attendu ce moment, que voir nos gentils empoisonneurs se la geler dehors à 0° était certainement la plus cruelle des revanches de la grande communauté des fumeurs passifs que je pouvais imaginer. Oui, jouissif, le spectacle !

Je sens qu’après ce billet, je me ferai plein d’amis lol 🙂

Autant pousser mon sadisme à la limite de la fatwa qui mettra ma tête à prix. Confidence pour confidence. Je m’approche d’eux à chaque fois que l’occasion se présente avec le geste du fumeur en manque et :

– Vous aurez pas une cigarette, svp ?

 Tout est dans le geste pour faire croire que cette mèche vous sera salvatrice. Ils le connaissent, eux, cette sensation de manque, la hantise qu’elle te crée. Ce n’est plus qu’un jeu d’enfant pour faire le fumeur parfait à force d’en avoir croiser des tonnes dans les rues et les troquets de la ville avec le même refrain « Vous aurez pas une cigarette, svp ? ». Un leitmotiv !

Dans le froid de canard, ils sont là, je les vois, ces fumeurs, grelotant sur le verglas car cette loi « merdique » les jette désormais dans la rue loin de leurs ex victimes résignées de longue date. Le pouce opposé à l’indexe comme tenant un mégot et mimant le geste parfait, je m’avance vers eux et laisse faire la solidarité légendaire qu’on leur connait.

J’ai le light ou le roulé à 99% des tentatives. Par contre, je refuse toujours le feu, faisant croire qu’un briquet se trouvait régulièrement à ma portée. Ça aurait été de mon propre gré de ne pas seulement inhaler l’horrible fumée que je déteste plus que tout, mais d’être mon propre bourreau en allumant cette mèche.

Un seul objectif se trame derrière mon imposture qui va faire de moi l’homme le plus détesté des fumeurs. Une imposture bien montée et bien rodée. Une fois la cigarette entre les doigts et après un hypocrite merci sans âme ni foi, j’ai juste à disparaître à l’angle de la première rue et à écraser avec extase l’immonde bête sous mon soulier. Ma scène du crime se résume souvent à cette mèche écrabouillée, gisant émiettée sur le trottoir ou souvent emportée par le moindre petit vent qui se fraie un passage dans la rue en question.

Retour en Afrique, il y a de cela deux semaines environ, à 6h30 de vol de la zone d’application de la loi Evin. Je découvre Grand-Bassam en Côte d’Ivoire, la ville historique où se situe le Tereso, le complexe hôtelier qui nous accueille dans le cadre d’une formation avec des blogueurs venus du monde entier. Je partage la compagnie de quelques addicts à la nicotine et au goudron qui ont pris le même vol que moi venant d’Orly, tous résidant en France. Je les vois déjà s’extasier à l’idée de pouvoir s’acheter des tonnes de cartouches et de l’orgie de fumée qu’ils feront empester.

Mince, t’es dans la mouise, Solo

Je flaire leur revanche se dessiner. Malheureusement, l’arsenal juridique ivoirien n’a rien prévu. Encaisser et fermer sa gueule, le destin de tout fumeur passif au risque de passer pour le problématique du groupe dès le premier jour. Bon, je ne risque pas d’être plus victime qu’un autre, je décide de compter sur le savoir vivre de tout le monde ou de notre « savoir la vie » à nous tous.

« Gare à toi, Solo, si quelqu’un d’entre eux sait ce que tu leur fais endurer en France. »

Première nuit de rêve, une chambre bien climatisée, propre nickel chrome. Constat qui a du coup raison d’une grosse appréhension que j’avais sur l’hôtel. Le matin, 6h30, je sors de ma chambre, juste à un jet de pierre, des vagues de deux mètres qui se soulèvent sur un océan d’un bleu azur, une plage de sable fin surplombée par des centaines et des centaines de cocotiers sur des kilomètres et tout cela couronné par un air d’une pureté indescriptible. Cette sensation de bonheur en le respirant me fait penser au propos de ce fumeur qui m’expliquait ce que lui procure une bonne bouffée de cigarette.

Je pars en courant sans me poser de question, un footing improvisé sur ce sable qui m’oppose peu de résistance. Je suis tellement enivré par ce décor que je ne vois pas les minutes filer. Une heure après, je suis de retour à mon point de départ, dégoulinant de sueur dans la chaleur moite de Grand-Bassam. Une douche s’impose. J’en profite allègrement et sors après rejoindre le groupe dans le restaurant. Ils n’ont pas perdu leur temps, ils sont là, les fumeurs à toutes les bonnes tables et se donnent à cœur joie à poisser l’air matinal, mais ils sont heureux entourés de la majorité non fumeurs. Ils affichent tous cette bonne bouille de petit marmot qui sort de punition et qui se gave du chocolat qui lui avait longtemps été interdit à tort.

L’après-midi, même scène, même brume pendant quelques séances en groupe de travail. Je ne pouvais pas imaginer qu’ils prendraient leur revanche en terre africaine. Il n’y a plus que 9 jours à tenir pour les retrouver de l’autre coté de la méditerranée pour leur dire mille fois :

Vous aurez pas une cigarette, svp ?

@SoloNiare