Tabaski : L’enfant et le mouton, cruel festin

De Bamako à Islamabade et d’Istambul à Boulbinet, il n’y a pas un seul individu, de tout âge et de tout obédience religieuse confondue, pour qui la Tabaski, fête qui commémore le sacrifice d’Abraham où les fidèles musulmans sont appelés à sacrifier un mouton, n’est pas un grand rendez-vous de réjouissance collective. Et derrière chaque « Aid Moubarak », « Sambé Sambé », « Deweneti », « Salimafo » qui signifient bonne fête de Tabaski dans plusieurs langues, revient toujours la fierté de montrer son appartenance à une communauté et, surtout, le bonheur de partager avec les siens son incontournable festin de viande de mouton, en barbecue pour les uns ou en recette locale pour les autres.

Devenant ainsi le symbole de cet événement annuel, celui qui trinque le plus aux premières heures de la fête après la mosquée, c’est bien le mouton. A chaque énonciation de la tabaski, me vient ce souvenir atroce de ces scènes d’une extrême cruauté qu’on affligeait au gamin que j’étais. Pouvaient-ils à l’époque savoir qu’en m’amenant sur le marché des moutons, me laisser faire le choix du bélier de la famille ou, du moins, en me le faisant croire, me confier le soin de lui mettre la corde au cou et le traîner, docile, jusqu’à la maison, il créait un lien très fort entre le gamin et l’animal au destin scellé ?

L'enfant et le mouton de Tabaski. (Crédit Photo : Solo Niaré)

L’enfant et le mouton de Tabaski. (Crédit Photo : @mnabe)

Fier avec le bélier entre les venelles du quartier, durant une semaine avant la fête, mon entente avec cet animal très sympathique était connue de tous. Je n’avais plus qu’un seul passe-temps : bichonner, nourrir, câliner, laver, nettoyer, brosser, le promener tel un chien domestique une fois le matin, une fois le soir, abandonnant mes copains dans leur parti de foot. Il me le rendait bien, ce grand bélier, d’un blanc immaculé, dodu avec ces deux cornes qui se tordaient en s’étirant sur sa tête telle des défenses d’éléphant, en me suivant partout dans ma fanfaronnade devant les voisins. Sept jours durant, ce lien était si fort que, finalement, je n’avais plus besoin de corde comme laisse pour trainer ce bel animal dans nos deux promenades quotidiennes. Il était désormais mon meilleur copain et moi le sien.

– Non, pas les moutons dans ta chambre.

Un refus illogique ! C’est bien le seul truc qu’un enfant peut comprendre d’une telle phrase lorsqu’il décide d’inviter son meilleur pote dans son chez lui, sa chambre. J’ai perlé ma petite larme de tristesse ce jour, le soir de la veille de la Tabaski et, en ramenant mon ami sous le manguier qui lui avait été destiné comme abri, je lui dis :

– Personne ne peut nous séparer, hein ! Tu es mon meilleur ami.

De la tête, il me fit une sympathique gratouille sur le flanc et fouetta l’air de sa queue, comme réponse, à croire qu’il comprenait ma peine. Je remplis un bol d’eau que je lui glissai avant de prendre congé de lui. Le savoir seul dans la nuit noire, livré aux moustiques, aux « Tokloto » et aux « wôklôni », nos croque-mitaines locaux, me fendit le coeur et me priva de sommeil jusqu’aux premières lueurs du jour.

Tôt le matin, pendant que les uns et les autres s’affairaient pour se vêtir de leurs beaux boubous en bazin incroyablement gominé et brodé, je courus rejoindre la blancheur du duvet de mon pote. Une très longue séance de toilettage s’en suivit jusqu’à la fin de la prière du matin.

Soudain, je vis s’introduire dans notre cour à la suite des gens qui revenaient de la mosquée, une vielle connaissance du quartier : le dibitier (boucher) du coin de la rue. Il vint et, comme tout le monde, commença à se débarrasser de son habit de fête et sortit un couteau d’un fourreau attaché à sa ceinture.

– Amenez le mouton, aussitôt l’exigea-t-il.

Deux de mes grands cousins vinrent précipitamment vers moi.

– Bouge de là, gamin, me dirent-ils et se mirent très rapidement à vouloir détacher le mouton, sans ménagement.

L’animal, qui était habitué à la douceur, surpris par cette désinvolture soudaine, fut un long bêlement, essaya de leur résister en secouant la tête dans tous les sens et recula vers moi. Face à cette réaction, mes cousins, deux brutes d’une hardiesse totalement inconvenante que j’ai encore en mémoire, s’en agrippèrent et le traîna dans la boue jusqu’au dibitier, tachant son beau pelage que j’avais mis une semaine à rendre plus blanc que blanc.

– Laissez mon copain, leur criai-je en les suppliant et en les tapant de mes petits poings en vain.

Tous les hommes de la famille firent un groupe autour du dibitier et du mouton, mon copain cloué au sol par d’énormes bras musclés et, en choeur, ils répondaient « amina » aux versets qu’un d’entre eux récitait avec véhémence. Mes pleurs se firent encore plus fort pour les implorer de me rendre mon copain, car je venais de comprendre l’issu de leur subit intérêt pour lui.

Pendant ce temps, psalmodiant d’autres versets, le dibitier accroupi, une main sur le cou du mouton et sans prêter attention à mes douleurs infantiles, il passa la lame tranchante de son couteau sur la gorge de cet être qui était le mien. Je vis plusieurs jets de sang giclés dans un débit tellement fort qu’ils laissaient des traces profondes dans le sol. Les bêlements de douleur de l’animal s’étouffèrent dans un râle intenable.

Le mouton venait de quitter la vie, ceci je l’avais bien compris, rien qu’avec ce vent glacial tel un adieu qui me secoua et me foudroya le coeur à jamais.

Tabaski, jour de fête ! … Pas pour tout le monde. Snif !

@SoloNiare

L’épopée de Soundjata Keïta : une imposture historique montée de toutes pièces

Un griot à Diffa – Niger / Source : Wikipédia Commons

Je me rappelle encore, comme si c’était hier, une de ces nuits de pleine lune d’Afrique où nous étions bercés dans un litanique chant de grillons et la mélopée stridente des moustiques. Nous trépignions d’impatience tout en grattant insouciamment de nos petits doigts de gamins nos corps meurtris de piqûres devant le perron de la chambre du griot Bandiougou, grand conteur à ses heures perdues. Pour le motiver à nous plonger, encore une énième fois, dans ces univers qu’il a l’art de rendre plus que vrais dans nos imaginaires, comme l’histoire de Soundjata, nous entonnions en chœur :

« Bandiougou, une histoire ! Bandiougou, une histoire !!! »

Devant notre insistance, il se décide enfin à sortir de sa minuscule chambre avec son « djéli n’goni », le célèbre luth traditionnel à 4 cordes des griots et une natte qu’il déroule aussitôt. Sans attendre qu’il nous invite à nous y installer, nous nous précipitons pour avoir la meilleure place, en formant un demi-cercle autour de ce conteur de talent qui ne se lasse pas, comme ses ascendants avant lui le faisaient avec les nôtres, en récits chantés et déclamés, de nous dépeindre l’empire du Mali et ses grandes « figures historiques », Soundiata et compagnie. Bandiougou est Kouyaté, il est de la lignée des griots d’Afrique au sud du Sahara, la mémoire d’une tradition séculaire orale qui se transmet depuis des siècles de génération en génération.

A l’époque, nos postures et celles des adultes restaient toujours religieuses, tout comme maintenant, durant les veillées nocturnes, devant la télé ou toutes les autres sources qui véhiculent avec grandiloquence cette épopée mandingue présentée comme sève de l’identité culturelle de toute l’Afrique de l’Ouest. Scientifiques, chercheurs et intellectuels africains s’investissent dans des thèses, des essais, des colloques ou des conférences et se penchent avec voracité sur cette tranche d’histoire.

L’origine du canular

Soumangourou Kanté, appelé roi de la forge du fait de la maîtrise de cet art par son royaume, le Sosso, vit en parfaite harmonie avec son voisin de l’empire du Mali et son souverain, Naré Famagan Konaté (père de Soundjata), avant que celui-ci n’agisse en connivence avec des enturbannés porteurs d’une nouvelle idéologie venant du sable. Le royaume Sosso avait toujours été, avant cette nouvelle donne, le principal fournisseur du Mandingue en outils agricoles (daba, pioches) et militaires (flèches, machettes et boucliers).

Irrité par l’ampleur d’une traite négrière sans précédent entreprise par ce voisin indélicat, avec les Almoravides (Arabes), Soumangourou et son peuple de forgerons déclarent la guerre au Mandingue qui, malgré l’entente séculaire existante, venait se ravitailler en marchandises humaines dans les retraites initiatiques animistes du Sud. Soumangurou bénéficiera du soutien des griots et assimilés dans cette entreprise de défense de l’intégrité des Noirs en Afrique subsaharienne.

Suite à cette guerre entre voisins, l’enfant miraculé d’une poliomyélite, Soundjata, que les voyants de l’époque annonçaient comme futur empereur, se réfugie dans une ville fortement islamisée du Nord, Koumbi Saley, capitale des Soninké, dans l’actuelle Mauritanie. Les Almoravides se saisirent de l’annonce divinatoire et apportèrent une aide conséquente à Soundjata pour mettre fin à la résistance anti-esclavagiste mise en place par Soumangourou Kanté. Après l’éviction du roi du Sosso, Soundjata instaurera avec ses alliés affairistes, lors d’une grande rencontre appelée « Kouroukan Fouka », une nouvelle spiritualité dominante et une Constitution inspirée de la charia islamique. Cet nouveau texte remaniera en profondeur l’organisation sociale de l’Afrique au sud du Sahara, qui passera d’une structure linéaire à une structure hiérarchique basée sur la domination de maîtres sur des sous-hommes.

A partir de cette date, on assiste alors à une remise en cause totale des us et coutumes existants et à la généralisation de l’attribution des prénoms arabisés en lieu et place de ceux issus de la culture locale du moment et de ceux qui ont existé par le passé. Le cas le plus illustre est celui donné au premier Noir, le roi Khary (dimanche ou le jour du marché en bambara), qui a monté une expédition maritime pour atteindre l’autre extrémité de l’océan Atlantique, l’Amérique pour être précis. Aboubakr 2 fut le nom qu’on lui aurait attribué ,car phonétiquement conforme à la vision arabo-musulmane du paysage africain.

En représailles aux soutiens apportés à Soumangourou, les griots et assimilés seront classés comme des sous-hommes ou hommes de caste face aux nobles et seront définitivement mis à l’écart de toute implication quant à la gestion de la citée. Une version de l’histoire du Mandingue, celle des vainqueurs, leur sera imposée de ce fait, en leur qualité de détenteurs de la tradition orale, pour être transmise à jamais à la postérité. Une partie des Soninké, réfractaires à la nouvelle doctrine à la mode, sera classée comme paria et sera bannie de cet espace géographique. Ils iront former plus loin, dans le Sud, la communauté des « Ban mana» (Ban : refus, mana : maître ou dogme) ou Bambaras, groupe ethnique de l’actuel Mali, littéralement « ceux qui ont refusé le dogme», sauvegardant ainsi leur culture et leur spiritualité d’origine. Aujourd’hui, au Mali, on retrouve encore des Bambaras authentiques qui clament cette origine et utilisent le même slogan d’appartenance de l’époque : « ni Allah sôna, a ma son » « Que Allah le veille ou pas ! ».

A partir de cette date, le négoce d’esclave entre le Sud et les Almoravides prendra une ampleur extraordinaire, vidant cette région de ses bras valides

Classifications des sources

La diversité des sources a apporté d’innombrables contradictions, non des moindres, entre la plupart des versions selon qu’elles viennent d’une lignée spécifique de griots, d’une chronique rédigée par les explorateurs arabes limités à Tombouctou entre le 12e et le 15e siècle, des œuvres romanesques contemporaines, théâtrales et scientifiques. Toutes les informations collectées à ce jour viennent de ces sources : proches dans l’espace géographique (griots) ou proches dans le temps (explorateurs arabes). A signaler que les intellectuels dans leur ensemble s’inspirent toujours de ces deux principales sources (griots et explorateurs arabes) et le restituent au gré de leur affinité ethnique, culturelle et religieuse.

Pour des gens moins aveuglés par leur proximité directe avec le sujet, ces séries d’approximations substantielles relevées de part et d’autre devraient forcément éveiller un doute certain. Mais tel est rarement le cas pour des raisons multiples et diverses.

C’est un peu comme l’histoire d’un petit garçon qui écoute en boucle le récit épique du vaillant prince auquel il s’identifie jusqu’au jour où il tombe sur la même histoire avec son héros dans la peau d’un moins que rien. Indescriptible peut être le choc qu’il subit. Certaines personnes, dans ces conditions, adoptent une posture légitime de déni total, un refus catégorique de voir leur rêve s’écrouler comme un château de cartes.

Assemblée constitutive de l'empire du Mali dirigée par Soundjata. Sur le banc des accusés, griots, forgeron, fins, garanké sont réduits en hommes de caste ou esclave à vie. Source Wikipédia Commons

Assemblée constitutive de l’empire du Mali dirigée par Soundjata. Sur le banc des accusés, griots, forgeron, fins, garanké sont réduits en hommes de caste ou esclave à vie. Source Wikipédia Commons

Le Kouroukan Fouga ou le banc des accusés

La charte du Kouroukan fouga, comparée, à tort, par certains à la Déclaration universelle des droits de l’homme, cache en vérité une des plus effroyables tragédies de l’histoire de l’Afrique noire. Elle pose les bases d’une société ségrégationniste lancée dans une vendetta contre une partie des peuples qui la constitue.

Fin 1236, un an après la bataille de Kirina où on assiste à la déroute des résistants au dogme nouveau et au négoce arabo-musulman d’esclaves noirs et la fuite de Soumangurou dans une grotte où on ne le retrouvera plus, les nouveaux maîtres de l’empire du Mali organisent une rencontre pour faire l’état des lieux avant d’introniser Soundjata Konaté. Ils se rendent compte que rien n’était encore joué tant que la soumission complète des soutiens les plus importants de ce soulèvement, les griots et assimilés, n’est pas acquise. La disparition miraculeuse de leur mentor, le puissant roi sorcier, Soumangourou, ajoute à la frayeur que la simple invocation de ce nom provoque. Comment se débarrasser d’une communauté si importante et de qualité sociale exceptionnelle pour le seul motif d’avoir soutenu la résistance ? Une communauté qui, en plus du fait qu’aucune preuve matérielle de la mort de Soumangourou n’était disponible, serait encline à croire tôt ou tard au retour du célèbre thaumaturge.

N’ayant aucune nouvelle de ce roi forgeron qui les protégeait contre les razzias intempestives menées par les Almoravides, le Mandingue, partagé entre inféodés à l’islam et anti-esclavagistes tombe dans une espèce de léthargie. Durant un an, tout le monde se regarde en chiens de faïence. Les prémices d’une instabilité, qui serait catastrophique au nouveau pouvoir en quête de légitimité, sont là. Le jeune Soundjata doit réagir, trouver une sortie de crise qui le légitimerait devant son peuple divisé. C’est à partir de là qu’entre en jeu le génie que l’histoire lui attribue. Il orchestre alors une rencontre à grande ampleur au cours de laquelle il pose, avec le concours de tous les adeptes du dogme des sables, les jalons d’une société nouvelle, conforme aux aspirations de ses partenaires enturbannés. Une effroyable et ingénieuse inquisition va alors être mise en place.

Coiffure bambara (source : Wikipédia Commons)

Coiffure bambara (source : Wikipédia Commons)

Soundjata décide, avec ses alliés, de réduire en hommes de castes inférieures toutes les entités ayant apporté un soutien quelconque à Soumangourou Kanté, à défaut de les exclure définitivement de l’empire. Beaucoup d’entre eux n’attendront pas l’annonce de cette terrible sentence et prendront le large vers le Sud et l’Ouest dans les régions de Koundara en Guinée et chez les Mandingo de la SénéGambie. C’est chez ces derniers que l’on peut trouver aujourd’hui les versions de l’histoire du Mandingue dans laquelle Soumangourou est hissé sur un piédestal digne de son rang.

Ce système instituera le plus long apartheid que l’humanité ait jamais connu, réduisant les griots et assimilés dans un semi-esclavage et une discrimination épouvantable qui est encore d’actualité. Les griots, les Niamakalas, les Founé, les forgerons et assimilés peuvent témoigner de cette ségrégation institutionnalisée qu’ils subissent encore en Afrique noire.

Au détour d’une lecture d’une transcription d’un illustre griot, Wa Kamissoko, qui accepta de livrer ses archives orales à son ami, Youssouf Tata Cissé, dans une des œuvres écrites, reconnue comme référence incontournable, le célèbre griot dit dans un passage évoquant l’investiture de Soundjata, peut-être anodin, mais lourd de sens : « Je ne peux pas tout dire, sinon… ». Wa Kamissoko n’est-il pas en train de dire par là qu’aucun pouvoir ne repose sur une légitimité absolue

Le déni

Toutes ces informations détaillées ici sont loin de sortir du néant, car elles ne sont, au contraire, pas inconnues des gens avertis. Les griots de tout bord, ceux se réclamant de la lignée de Balla Fassakè Kouyaté et ceux qui descendent des exclus du Mandé, distillent dans leurs différentes sagas orales des indices qui mettent la puce à l’oreille sur le mensonge qu’on leur intime de transmettre depuis neuf siècles.

Le déni de la réalité et  » le politiquement correct  » aidant, l’Afrique subsaharienne s’est accoutumée de manière stupéfiante à cette histoire déformée, épousant de ce fait une culture qui lui a été imposée dans le seul but de l’asservir.

C’est une institution qui est certes attaquée à travers ce texte, mais un besoin d’éclaircissement s’impose tant le mensonge à son origine est abject.

Le déclin de l’empire Sosso a ouvert les vannes du plus grand négoce d’esclaves noirs entre le Sud et les Almoravides du Nord et a conduit à neuf siècles d’égarements culturels de l’Afrique subsaharienne au profit d’une outrancière arabo-islamisation des us et coutumes.

Quid du maintien de la notion de sous-hommes entre Maghreb et Afrique noire, serait-elle à l’origine du racisme ? Cette question me revient chaque fois que je relis cette citation d’Ibn Kaldoum (1332 – 1406), historien médiéval et philosophe social musulman : « Les nations nègres sont en règle générale dociles à l’esclavage, parce qu’ils  (Nègres) ont des attributs tout à fait voisins à ceux d’animaux stupides. »

Des siècles d’impostures soutenues par une version formatée de l’histoire et acheminées, contre leur gré, par une partie des griots, ont fini par escamoter la vérité. Mais si vous écoutez bien certains de nos griots vous pourrez deviner dans leurs contes, dissimulé par des images et des ellipses le récit du roi Forgeron, voilà ce qui reste malgré tout de la mémoire d’une culture en perdition.

Solo Niaré

A la recherche d’un pantalon sauté, taille « S »

voile-

 

Face à la ruée des jeunes européens candidats à la guerre sainte contre le régime de Bachar en Syrie, Hatouma, étudiante en journalisme décide de faire un papier sur le phénomène pour le compte du journal où elle passe un stage pratique. Elle se rend à Grigny dans l’Essonne où un fixeur, une connaissance d’une amie, se propose de l’aider à collecter des témoignages anonymes. Ce qui s’annonçait au départ comme un truc très simple se présentera, en fin de compte, beaucoup plus compliqué qu’elle ne le pensait.

L’actualité récente sur le retour très médiatisé de Turquie des deux jeunes de Toulouse, candidats malheureux au Jihad en a rajouté à la suspicion des premiers qui comptaient volontiers se confier. Se croyant désormais tous pistés par la police, ils suspectaient facilement tout le monde d’être des taupes à la solde de Place Beauvau*. Les premiers contacts sont pris avec Majid, 17 ans dont le frère Ahmed est un inconditionnel d’une mosquée aménagée dans une ancienne salle de gym dans la cité des Murreaux. Majid est un habitué de ce lieu de culte beaucoup plus par tradition familiale que par conviction personnelle. Comme poisson pilote, son profil est des plus intéressants.

Après plusieurs appels qui sonnaient dans le vide sans boite vocal sur un numéro de téléphone appartenant à Majid, Hatouma a dû laisser plusieurs messages sur ce qui lui semblait être le répondeur après le bip sonore sans retour.

Deux jours plus tard, minuit passé, alors qu’elle résiste à l’appel du sommeil, ses paupières très lourdes, elle s’efforce d’envoyer des messages à tous ses contacts sur les différents réseaux sociaux à la recherche d’une nouvelle piste, son téléphone sonne. Un numéro privé. En général, elle attend de savoir sur son répondeur le motif des appels venant de numéros masqués. Là, instinctivement, elle décroche.

Hatouma, c’est Majid, tu m’as laissé des messages sur mon répondeur. RDV demain 12h KFC Strasbourg Saint Denis, je serai à l’étage en Teddy rouge.

Il raccroche aussitôt. Le lendemain, Hatouma prend le soin de couvrir sa tête d’un voile et comme convenu, elle se rend au lieu prévu pour la rencontre. 4h d’attente, pas de Majid. A 17h, son téléphone sonne, encore un numéro masqué. C’est lui.

– Désolé, celui qui voulait te parler a désisté. Ils ont encore parlé à la télé d’une fille qui est partie en Syrie et ça lui a fait peur. Je te rappelle prochainement.

Il raccroche sans qu’elle ait eu le temps de placer un mot. Hatouma, bredouille, retourne sur ses pas. Dans son train pourtant bondé, elle se sent immensément seule. Elle s’en veut d’avoir choisi ce sujet qu’elle croyait pouvoir présenter sans difficulté majeure. Puis soudain, dans le tumulte de la voiture, une sonnerie de téléphone se fait persistante. C’est le sien. Elle le sort de son sac, décroche, c’est encore Majid qui lui demande de le rejoindre au plus vite à Corbeille Essonne. Un jeune de ce quartier voudrait bien répondre aux questions de la jeune journaliste.

panta sauté1h30 de métro et de RER plus tard, Elle retrouve Majid vers la sortie bus de la gare. Il est dans son Teddy rouge, mauve à vrai dire. Autour d’eux, un vacarme assourdissant de véhicules qui klaxonnent. Un embouteillage provoqué par un accident entre un camion citerne et une Twingo. Des lambeaux de polyesters détachés d’une des voitures et des éclats de pare-brises jonchent le macadam. Une flaque de sang coule de la petite voiture renversée, la violence du choc est indéniable. Hatouma, d’une petite toux, comme les majordomes savent le faire, ramène Majid à la réalité de leur rencontre. Ils s’éloignent d’une trentaine de mètres pendant que Majid pianote sur son téléphone puis…

– Allo, oui, Ibra, c’est nous ! On fait comment ?

Il reste à l’écoute une bonne minute avant de tendre le téléphone à Hatouma.

– C’est lui. Désolé, il ne veut plus te rencontrer physiquement. Il veut que ça se passe au téléphone. Tiens, vas y, il s’appelle Ibrahim ou Ibra !

Prise sur le vif, Hatouma sort précipitamment un stylo et un calepin de son sac. Fixant le téléphone entre son épaule et son oreille, elle s’éloigne de quelques pas derrière puis s’assoit sur une bouche d’incendie contigüe à une épicerie.

Le bruit autour se fait de plus en plus assourdissant. Entre les files de voitures qui avancent à pas de caméléon, le gyrophare d’une ambulance et celui d’un petit cylindré de la police balaient les façades tout autour. Les deux voitures essayent de se frayer tant bien que mal un chemin dans l’embouteillage pour la scène de l’accident. Leurs deux sirènes réunies abusent des décibels. Hatouma grimace. Elle ne saisit pas grand chose de ce que lui raconte son interlocuteur au bout du fil. Elle a des gestes d’impatience. Soudain, elle décroche le téléphone de son oreille, regarde autour d’elle un laps de temps. Un sourire se dessine sur son visage resté crispé depuis sa sortie de chez elle. Majid est à une bonne distance d’elle, totalement absorbé par la scène de l’accident.

Abandonnant son sac au pied du mur, elle s’éloigne sur la pointe des pieds et disparaît précipitamment à l’angle de la rue adjacente. Après un demi tour du bâtiment, Hatouma avance vers un Kebab et tombe sur un petit jeune, 16 ans à peine, accroché à son téléphone.

– Ibrahim… Ibra ! Je savais que tu n’étais pas loin. J’entendais les mêmes sirènes de ton téléphone. Moi c’est Hatouma !

– Allo, tu dis quoi ? Lui fit Ibrahim, la croyant toujours au téléphone.

– Non, je suis maintenant en face de toi, pas au téléphone, Salam Haleikoum, Ibrahim.

Ibrahim se retourne, très surpris et, comme un voleur pris la main dans le sac, cherche à improviser une réponse, mais n’y arrive pas. Il prend la fuite sans rien dire et disparaît entre les voitures. Constatant le contact rompu également au téléphone, Hatouma retourne sur ses pas et rejoint l’épicerie où elle se trouvait. Elle y trouve Majid devant son calepin et son stylo.

– T’étais passée où ? Lui fit-il.
Majid ne finit pas sa phrase que la sonnerie de son téléphone entre les mains de Hatouma retentit. Elle le lui tend aussitôt.
– Allo, oui, Ibra !
Hatouma a hâte que Majid finisse sa conversation pour connaître les motifs de la fuite de son ami. Tout d’un coup, ce dernier également prend ses jambes au coup et, comme Ibrahim, disparaît étrangement à l’autre angle de la rue.

Ces fuites soudaines la laissent perplexe. Elle ramasse son calepin et son stylo, les range dans son sac et retourne prendre son train. Elle essaye de se faire passer le film des événements pour comprendre ce sentiment de peur qu’elle a suscité auprès des deux jeunes. Plonger dans sa réflexion, une notification de SMS l’interpelle. Elle sort son téléphone.

« Nous savons que tu es une keuf, sinon tu n’aurais pas retrouvé Ibra, fin… »

Les yeux rivés sur l’écran tactile de son smartphone, Hatouma, déçue, lit et relit le message qui annonce la fin d’une investigation qui n’avait pas encore commencée. Soudain, elle constate que le numéro d’envoie du sms n’était pas répertorié dans ses contacts. Certainement celui de Ibra ! Le contact n’est donc pas définitivement interrompu. Une lueur d’espoir.

Comment regagner la confiance de ces pantalons sautés en herbe ?

A suivre…

 

@SoloNiare

 

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Place Beauvau* : Ministère de l’Intérieur