Mariage forcé : l’immolation, l’unique et ultime recours d’une Tchadienne

Fatimé Zara, comme toutes les jeunes filles tchadiennes de son âge, avait le même rêve : arriver au bout de sa scolarité malgré les facteurs discriminants, trouver un travail et être aussi citée comme fierté chez elle, à l’image des grandes cousines qui le sont assidûment dès qu’il est question d’exemple dans une société qui offre peu de chance aux femmes. Au regard du modèle d’éducation qu’elle recevait des siens, il y avait pour elle de quoi croire à l’aboutissement d’un tel destin, certes inaccessible, d’après les statistiques, à beaucoup de jeunes filles de son milieu social. Fatimé Zara avait une confiance aveugle en ses parents qui remplissaient leur rôle à merveille, elle les aimait d’un grand amour et voyait en eux les meilleurs du monde. Elle le leur rendait bien en retour, s’attelant et respectant à la lettre leur discipline pour honorer sa famille si appréciée, une des plus pieuses de sa petite bourgade tchadienne.

Coiffée d’un voile qui couvre toute sa tête, sa bouille d’adolescente avait ses habitudes dans les petites rues où on la voyait passer, pleine de vie, joviale et très respectueuse, c’était la jeune fille sans problème.

Cérémonie de mariage traditionnel - Tchad

Cérémonie de mariage traditionnel – Tchad

Un après-midi, de retour de l’école, Fatimé Zara trouve un folklore de réjouissance improvisé devant chez elle et, tout logiquement, s’y mêle. Emportée par cette frénésie, une main ferme, celle d’une grande tante, vient subitement la surprendre, l’agrippe et, tout en lui couvrant la tête avec un grand pagne sur-le-champ, la tire à l’intérieur de la maison. Manu militari, Fatimé Zara se voit installer, contre son gré, sur une grande natte, au milieu d’un groupe de femmes, toutes ravies de la voir dans cet accoutrement nuptial. Fatimé Zara se rend alors compte, à cet instant précis, qu’elle représente le sujet principal de tout ce tintamarre. Ce qu’une autre femme vint aussitôt lui confirmer.

– Ça ne se fait pas de danser ainsi à son propre mariage, Zara. Il faut laisser cela aux autres, lui dit-elle.

En temps normal, Fatimé présumerait de cette situation un peu cocasse une plaisanterie de très mauvais goût, mais un autre souvenir non moins traumatisant et encore frais dans sa mémoire, celui du rapt qu’elle a subi dans une semblable mise en scène lors de son excision lui rappelle immédiatement le sérieux de la situation. Et comme ce jour, elle a le même réflexe et crie plusieurs fois le nom de sa mère au secours, sans réponse également comme le jour de son excision. Les femmes qui l’entourent sur la natte la retiennent de force et, sans tenir compte de son regard perdu, la sermonnent sans ménagement.

– Gare à toi si jamais tes cris dépassent le seuil de cette maison, ta famille sera déshonorée. Beaucoup d’entre nous sont passées par là, calme-toi, tout ira bien très vite, finit par lui dire sa grande tante.

Cette nouvelle, malgré la banalité avec laquelle elle a été annoncée, tombe comme un couperet sur l’espoir d’un destin que Fatimé Zara voyait autrement. Choquée, elle réalise qu’elle est la dernière à apprendre qu’elle est, à son jeune âge, au cœur des festivités de son propre mariage. Les discours de sensibilisation qu’on lui distille passent d’une oreille à une autre, étouffés par ses sanglots qu’elle n’arrive plus à retenir. Tout ce qu’elle souhaite à l’instant, c’est de voir sa mère et de se jeter dans ses bras. Même dans le pire de ses cauchemars, elle ne se voyait pas subir un aussi atroce revirement de sa vie paisible.

Dans un mouvement vif, Fatimé Zara se défait du pagne et tente une échappée vers l’extérieur, mais plusieurs mains se saisissent de son petit corps tout frêle et la ramènent sans ménagement à sa place malgré ses cris. Sa maman alors fait son apparition en ce moment et la sermonne copieusement.

– Quoi que tu fasses, tu te maries demain. Ton père n’est pas content et ne veut te revoir qu’après que tu auras fait de ce mariage une réussite. Tu nous fais honte en te comportant ainsi. Ton oncle, Idriss, a déjà tout arrangé. Ton futur époux sera là, demain, pour votre première rencontre, c’est El Hadj Mahamat Saleh que tu connais déjà, lui balance sa maman, sans état d’âme et la laisse entourée de ses gardiennes nuptiales.

Fatimé Zara, tombe des nues devant cette nouvelle : elle, si jeune, devenir la femme du vieux commerçant prospère au marché central, El Hadj Mahamat Saleh, polygame trois fois déjà, dont le premier fils Moussa flirt avec la quarantaine.

Destin scellé et confirmé par celle auprès de laquelle elle comptait trouver de la compassion, Fatimé Zara passe la nuit sans fermer les yeux, déçue et avec un terrible sentiment de trahison des siens avant de rentrer dans un mutisme total jusqu’à la fin du mariage. Le face-à-face avec ce vieux mari, plus âgé que son papa, avide de consommer ce mariage très rapidement, à la limite du viol, lui enlève toute envie de se laisser faire et d’être un maillon non consentant d’une tradition archaïque. Profitant alors d’un moment d’inattention, Fatimé Zara rejoint la cour familiale et, très rapidement, arrive à se procurer d’un liquide inflammable avec lequel elle s‘asperge abondamment et y met le feu. Devenue un brasier incandescent à une vitesse éclair, elle émet un terrible hurlement qui déchire la nuit. Les premiers secours sur place ont de la peine à venir à bout de la géhenne dans laquelle elle se consume.

Brûlée au quatrième degré, avec des lambeaux de chair calcinée qui lui pendent sur plusieurs parties du corps, elle est admise à l’hôpital totalement défigurée et la peau carbonisée par l’ampleur de cette malheureuse immolation. Fatimé Zara, dans une forte pestilence de viande brulée, reçoit les premiers soins dans un état extrêmement critique, le pronostic vital engagé. L’équipe de service de l’hôpital se démène comme un beau diable pour la garder en vie. Elle y restera trois semaines en réanimation intensive pendant laquelle sa famille et son époux prendront leur distance, après que l’hôpital leur a signifié la nécessité d’une intervention chirurgicale. Fatimé Zara semble être finalement bannie par les siens, époux compris, pour s’être opposée à leur bon vouloir.

L'équipe chirurgicale au chevet de Fatima Zara dans la salle d'opération - Tchad - Mariage forcé

L’équipe chirurgicale au chevet de Fatima Zara dans la salle d’opération – Tchad – Mariage forcé

Personne ne la reconnaît dorénavant, méconnaissable, plusieurs muscles hypertrophiées, avec notamment le menton collé au cou, les brûlures ont fait des dégâts irréversibles sur son corps. Les multiples appels de l’hôpital aux proches de sa patiente la plus critique restant sans réponse, la chirurgie pour lui donner un minimum de confort tarde à se faire au détriment du risque fonctionnel qu’elle encoure.

Les jours se succèdent, neuf mois au total, plongeant Fatimé Zara, au fur et à mesure, dans le désarroi. Les médecins, les infirmiers et tous les internes font de leur mieux pour donner un sourire à son regard inexpressif, car vitrifié par la cicatrisation de grande brûlée qu’elle est.

Au lendemain de la promulgation d’une loi essentielle sur le mariage précoce au Tchad, arrive alors un chef de service de l’hôpital, un chirurgien de retour d’une mission, qui, lors d’une visite, fait la découverte de cette patiente et de son histoire triste et tragique. Il prend à bras le corps le dossier et promet de lui donner plus de dignité.

Pour la première fois, Fatimé Zara, au bout d’un effort incommensurable, détend ses muscles faciaux et laisse deviner un sourire de bonheur sur le visage. Elle est déjà heureuse et se plie avec joie à tous les examens préliminaires. Elle a hâte de pouvoir faire des haussements de tête, comme tout le monde. Ce chirurgien, réputé comme un des meilleurs de tout le Tchad, est pour elle le Messie qu’elle attendait. L’équipe chirurgicale y a mis du sien et a mobilisé toutes les ressources possibles. L’opération, très délicate, longue et laborieuse, est une réussite. Toute la salle d’opération se congratule pendant que Fatimé Zara, encore sous l’effet de l’anesthésie générale, est amenée dans la salle de réveil, en réanimation.

Le praticien à l’initiative de cet acte bien charitable est un homme comblé. Malgré son ancienneté dans ce métier et la multitude de patients, aussi poignants les uns que les autres, qu’il voit défiler tous les jours, le cas de Fatimé Zara l’a particulièrement touché. Le soir, il rentre chez lui, gardant en image tous ces coups de scalpels, avec un sentiment de service rendu, à raison. N’eût été son remarquable don de soi, la jeune fille mariée de force aurait eu du mal à bénéficier d’une nouvelle résurrection, sa famille ainsi que son mari ayant pris leur distance depuis les premiers jours de son admission à l’hôpital. Il a hâte de la retrouver le lendemain et la voir, souriante et s’efforçant de lui faire oui d’un haussement de la tête.

Le sort en décide autrement, car contrairement à ces attentes, le chirurgien en chef reçoit un message de l’hôpital, lui signifiant que Fatimé Zara, celle qui avait l’âge de ses enfants donc quelque part sa fille, ne se réveillera plus, plus jamais. Une terrible nouvelle qui le déstabilise et l’amène à précipiter son retour au travail.

Lorsqu’il arrive à l’hôpital, complètement effondré et inconsolable pour quelqu’un qui ne laisse habituellement rien transparaître, les mots lui manquent pour exprimer toute sa tristesse. Devant la dépouille de Fatimé Zara, tout le monde devine son émotion. Ses poings serrés et son visage fermé ont tout l’air d’un engagement que ce décès, auquel personne ne s’attendait, ne saurait resté vain. Un serment qui est devenu mien et qui m’amène à la rédaction de ce témoignage, un hommage, certes pas à la hauteur du sacrifice de Fatimé contre le mariage forcé, mais que je voudrais qu’il soit entendu.

Solo Niaré
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PS : Les noms et certains détails ont été sciemment omis pour préserver l’anonymat des acteurs de cette tragédie.

Dossier Bassolé : de quoi pourrait bien accoucher la montagne ?

Voici le dossier dont on attendait beaucoup au Burkina, le pays des hommes intègres et pour lequel on reste, à notre grande surprise, sur notre faim. Après un emballement, suivi d’annonces tintamarresques, le dossier a tout l’air de faire du surplace. Les inculpations annoncées ça et là tardent à venir, seules celles de Djibril Bassolé et de Diendéré semblent beaucoup plus intéresser la transition plus qu’une autre.

Djibril Bassolé

Revenons au cas emblématique de Djibril Bassolé. Les chefs d’accusation retenus contre lui sont très lourds comme chacun le sait, sans qu’on ne sache vraiment sur quel fondement ils reposent. Ce qui est mis en avant ce serait les faits suivants, discutables en somme : un appel téléphonique avec une personnalité politique d’un pays de la sous-région. En attendant que les juges divulguent l’aspect criminel de la conversation, on est étonné qu’on puisse reprocher à une personnalité comme M. Bassolé, ex-ministre des Affaires étrangères, d’avoir des contacts téléphoniques avec des personnalités. Outre les relations personnelles qui peuvent exister, n’est-ce pas le travail quotidien d’un diplomate de haut rang que d’entretenir des contacts suivis avec ceux qui comptent ? Au demeurant, le général Diendéré, l’auteur principal de la tentative de putsch, a disculpé lui même Djibril Bassolé en affirmant qu’il n’avait absolument rien à voir dans leur entreprise.

Ensuite, il semble que le second fondement des soupçons qui pèsent sur Bassolé serait qu’il a demandé aux gendarmes d’assurer le maintien de l’ordre pendant la période de crise. On peut y voir une collusion, mais on peut aussi imaginer que Djibril Bassolé, sachant parfaitement que les militaires ne sont pas formés au maintien de l’ordre, a dû demander cela, en bonne intelligence, à ceux dont la mission est d’épargner les vies. Peut-être que si les gendarmes l’avaient écouté, les 11 vies cruellement arrachées ne l’auraient pas été. Hélas, la liste des morts s’est allongée inutilement. Même si la transition semble avoir un penchant pour les martyrs, le mieux c’est de ne pas en produire.

Et puis il y a d’autres questions :

1 – Pourquoi de « Monsieur », on n’entend plus que «général » Djibril Bassolé depuis son arrestation ?

2 – Qu’est-ce qui explique cette entreprise de vouloir absolument l’associer au général Diendéré ?

3 – Ces associations fantaisistes ne visent-elles pas, au forceps, à concocter des chefs d’accusation pour le traduire devant un tribunal d’exception (militaire) ?

Solo Niaré