Paris, dissection d’un vol de smartphone : Arrêt sur image.

L’été s’éloigne de nous de jour en jour. La Nature la joue franc. Toute résignée, elle perd sa joyeuse et rassurante couverture verte, ultime promesse des journées de douceur pour un frileux. Ses feuilles jaunissent, se craquellent et se laissent choir au gré de la moindre brise qui vient les effleurer. Cette petite baisse du mercure qui annonce l’arrivée de l’automne est bien la confirmation des prévisions météo qui passent en boucle à la télé. Ces degrés qui décroissent sur Paris veulent la peau de mon humeur. C’est un chat qui a plusieurs vies, cette humeur. Elle est bonne et le restera aussi longtemps que je puiserai sa sève dans les imprévus citadins. Paris est un de ces lieux où les rencontres impromptues et les scènes loufoques ne se font pas rares. Un autre leurre pour entretenir cette humeur et non le moindre, inspiré des pelures d’oignon pour contrer ce froid : un tee-shirt col V à 5€ sans motif chez Celio, un léger pull-over acheté pour des broutilles chez la même enseigne, une chemise blanche, manche longue et généralement une veste slim de chez Jules arrive toujours à se trouver une place dans le look, ma petite marque de fabrique. J’imagine déjà vos têtes.

Eh oui, tout cela semble un peu exagéré ! Mais pour un sahelo soudanais, c’est le seul recours pour flirter avec la douceur de ces 35° habituels des tropiques. Le complément de cette armure n’est autre qu’un sous-vêtement polaire sous un jean solide. Mais, ce jour, l’air du temps, une envie de frime passagère influence mon choix de dernière minute. J’agrippe à la place de la veste, un solide blouson marron et me voilà en direction d’une rue commerçante qui a la particularité d’être le lieu d’un défilé incessant de touristes durant toutes les périodes de l’année. Dans le 1er arrondissement, l’angle de la rue Berger et celle de la rue des Prouvaires donne sur un Café Indiana qui peut se vanter d’accueillir l’un des rez-de-chaussée les plus fréquentés des dizaines de pâtée de maisons à la ronde. Le soleil est au rendez-vous, la terrasse libère encore quelques places exposées à ses rayons.

Un caddie se balade curieusement dans cet environnement, poussé par un quidam qui n’a rien d’un touriste, ni d’un habitant de ce quartier résidentiel. Le caddie est vide, le mec tient un journal en main, une édition de la veille du gratuit « Direct Matin ». Son journal fait moins de feuillets que d’habitude. Je regarde autour de moi, aucun mini Market en vue, rien que des commerces traditionnels du vieux Paris. Ces détails pouvaient passer anodins si deux autres singularités ne venaient s’ajouter à la première. Deux très jeunes adolescents tiennent dans leur main les pages manquantes du journal de l’homme au caddie. Ils sont joyeux, rigolent entre eux. Cette remarque me met en accord avec l’insouciance et l’innocence propre à leur âge. La quiétude de cette scène est de courte durée. Les gamins changent brutalement de personnalité. Leur frimousse d’ados adopte soudainement un masque de délinquants de faits divers. A la place, des gavroches au regard très alerte, ne communiquant plus que par des clins d’œil et en langage de signe, ils montrent une possession indéniable des lieux.

La terrasse du café à l’air d’être au centre de cette petite mutation. Précisément, une table occupée par des touristes hollandais, ou plutôt, ah oui… mince, un Iphone… qui brille de toute sa splendeur !

Les touristes se régalent, papotent et prennent du plaisir sur cette terrasse parisienne dans l’indifférence la plus totale. Un des mômes s’ajuste très rapidement, agrippe la feuille A4, le format du quotidien d’information, la plie en deux, se faufile discrètement entre la rangée de chaises et de tables et vient se présenter aux touristes. Sa posture est celle de quelqu’un qui fait la manche. La mine du gosse n’est plus celle joyeuse, radieuse et rassurante d’il y a quelques secondes. Oui, tout se passe comme dans un accéléré. L’homme au caddie est étrangement toujours là, il tend sa tête, s’étire pour ne rien rater de la scène tout en prenant le soins de rester discret avec son accessoire de grande surface. Le compagnon du gamin qui mendie devant la terrasse essaie d’en faire autant. Il contourne la table, fait tomber expressément un objet. La diversion prend forme de ce coté. Et pendant que le quêteur s’active dans un appel à la clémence en affichant désormais tout dans un regard devenu attendrissant, son compagnon, lui, marmonne un langage incompréhensible qui a pour effet d’interpeller davantage les touristes.

Je vois aussitôt le Iphone qui disparaît sous la double page intérieure du journal, telle une cape de magicien, tenue dans une seule main du premier mendiant. Les petits doigts du gamin se saisissent habilement de l’appareil sous le papier journal à l’abri du regard du propriétaire.
J’accélère illico mes pas pour lui barrer le chemin à la sortie de l’allée qu’il a empruntée entre les chaises et les tables. Je l’agrippe aussitôt par la ceinture et lui arrache l’objet de son larcin. Le regard incrédule de tous les clients du café se pose sur le smartphone que je brandis comme un trophée. Je n’ai pas le temps d’expliquer ce qui vient de se passer, mais ce geste seul me suffit pour le leur faire comprendre. Oui, il y a eu un flagrant délit de vol.

Pardon, moussé le polissé, zi ni rouin fè pardon (Pardon, monsieur le policier, je n’ai rien fait) me dis le jeune et se met à perler des larmes dans une facilité qui me fige.

Impassible à son subterfuge, et l’empoignant fermement, je tends le Smartphone à son propriétaire qui me dévisage d’un regard hébété. Il est sans réaction, tétanisé par ce qui arrive, il ne bouge pas d’un poil et reste figé à sa table.

– Tu le prends ton phone ou je laisse le gamin partir avec ? Lui dis-je pour le sortir de sa léthargie en vain.

Le gamin continue à hurler et simule une souffrance atroce. Juste un trafic d’influence pour me faire passer pour un bourreau d’enfant. Ma réponse à sa tentative d’embrouille se trouve dans mon autre main. J’ai la pièce à conviction que son propriétaire se refuse de récupérer.

Curieusement, personne pour me donner un coup de main. Les réactions à une telle scène devraient être une marque de sympathie, à mon sens, qui se résumerait à un coup de fil que quelqu’un dans la foule se proposerait de passer aux forces de l’ordre. Rien de tout cela. Moment de solitude que je trouve très pesant.
Je me décide, je sors mon téléphone, « mon mien », et compose rapidement le numéro le 17. Pas très pratique de coincer un téléphone entre son oreille et son épaule le temps que la boite vocale de la police décline toutes les options. « Le hasard fait bien les choses ». J’ai une soudaine et énorme sympathie pour cette citation en voyant venir, comme par hasard, une patrouille de policiers à vélo. Les cris du gamin ont quand même servi à quelque chose.

Je brosse rapidement les faits aux policiers devant la victime toujours curieusement collée à sa chaise. Les policiers se saisissent du gamin et s’approche du propriétaire de l’Iphone. Le temps pour moi de m’engouffrer dans le café et de chercher à comprendre, devant un verre de soda, la sensation de solitude qui m’a envahi durant toute mon intervention, à jouer au brave sans aucune aide quelconque.

– Tenez, monsieur, c’est la maison qui offre.

Ah, tiens, ma prime, j’imagine J. Je contemple les 33 cl le temps que les morceaux de glaçons n’imprègnent tout le verre de leur fraicheur puis je le porte avec moi devant la façade du café. Plus là, le voleur, embarqué certainement par la patrouille, ni son acolyte, ni l’homme au caddie, leur mentor. La rue a retrouvé sa sérénité à un détail prêt : le sens des regards que l’on me porte à présent, beaucoup plus marqués que la normale. Je fais fi de rien, je tire une chaise avec assurance et je m’installe à un coin de soleil pour finir mon verre. C’est en ce moment que je constate le propriétaire du Smartphone me rejoindre timidement et presque craintif. Je ne cache pas mon soulagement de le voir sortir de son étrange léthargie, par contre je suis très curieux de le voir accroupi devant moi.

Mr. policeman, I want to thank you. Mr. policeman, you’ve done a good job (Monsieur le policier, je voulais vous remercier, vous avez fait du bon travail)

– « Policier » ? Me le dis-je intérieurement.

Le gamin l’avait dit dans ses premiers pleurs. Ce regard persévérant des badauds tout autour trouvait désormais un sens. Et ce touriste anglais qui me le confirme à genoux en me gratifiant. Je m’efforce de ne pas éclater de rire. Moi, policier !

You are welcome. a été ma réponse au mec à genoux que j’ai cru un moment s’affaler à plat ventre sous l’effet de mon horrible accent en Anglais.

Derrière moi, dans le reflet de la baie vitrée du café, je me redécouvre. Assis, pipant dans un blouson en cuir sur un jean moulant mes cuisses et prenant avec hauteur le pouls de la rue.

– Vous pouvez vaquer à vos tâches, le keuf du café Indiana veille sur vous. Hahahaha !!!

Le wonk