RER B : le nouveau TNP (Théâtre national populaire)

Dans le concours de la ligne de transport en commun la plus pourrie, la mienne est une véritable bête de compèt’. Le train de banlieue RER B de la RATP que j’emprunte six jours par semaine se passe de concurrence dans ce domaine. Pour autant, elle peut ne pas se limiter à être la ligne la plus ennuyante de toute la région parisienne pour quelqu’un qui veut tirer un avantage de sa routine. Il y a suffisamment de quoi passer le temps durant ses incessantes perturbations dues souvent à une subite grève ou à un colis suspect, généralement un sac abandonné par un voyageur distrait à la recherche de son ORLYval à Antony. Un foisonnement d’histoires cocasses, certes des clichés à force de répétitions, mais très distrayantes pour qui sait en profiter pendant ces moments où les rames sont bondés de frimousses de banlieusards, toutes plus tristounettes, les unes que les autres.

Dans un confinement de Taxi brousse, comme souvent, aux heures de pointe, assis face à  des sourcils froncés semblant sortir fraichement de l’enterrement d’un proche, j’entends, juste après la sirène annonçant le départ de la Croix de Berny, la voix forte d’une femme qui interpelle notre wagon avec assurance.

– Mesdames et Messieurs, bonsoir. »

RER B La Croix de Berny

RER B, quai Croix de Berny, direction Massy Palaiseau

Cette voix, elle m’est particulièrement familière, je la reconnais tout de suite pour avoir fait souvent le même trajet en sa compagnie. J’aurai reconnu entre mille cette intonation très atypique à la limite de l’invective. Elle provoque immédiatement en moi un petit sourire aux coins des lèvres que je me presse de dissimuler en baissant le regard. Et pendant que j’essaie de profiter de ce mouvement pour récupérer discrètement une pièce de 2 euros dans mon sac, je l’entends :

Je suis maman de 3 enfants, 11 ans, 8 ans et 5 ans. Si je me permets d’être parmi vous aujourd’hui, c’est parce que je n’ai pas encore touché les allocations qui nous permettent d’avoir une relative vie descente…

Son bla bla bla habituel

– … Si ça vous intéresse, je cherche à faire des heures de ménage ou de repassage. Je vous remercie du fond du cœur de nous avoir aidé et je vous souhaite une très bonne soirée, merci.»

Les mêmes pauses entre ses phrases, les mêmes temps de respirations, les mêmes timbres de voix pour soutenir les passages émotionnels. Puis, elle couronne sa partition avec un « Vous voulez des justificatifs » en tendant à ceux qui lui glissent quelques centimes, comme à l’accoutumé, un petit paquet de papier dans un emballage plastique qu’elle déclare être son livret de famille. Une artiste.

Le truc à cette dame, différemment de l’humour décapant dont usent certains spécialistes de la manche sur les lignes de métro de Paris, c’est le regard. Elle toise ses pigeons dans le but de les déstabiliser. Un truc savamment mis en place. Le résultat semble invariablement le même, soit la personne fixée dans les yeux compatit à sa misère et lui glisse une ou deux pièces, soit elle est visiblement très agacée par ce germinal urbain d’opérette.

Cette dernière réaction ne lui échappe pas. Elle la décrypte très facilement et retourne la situation à son avantage. Elle vous agresse alors verbalement en faisant croire que vous venez de la rabrouer, vous, le sans cœur, malgré sa situation de maman précaire. Une manœuvre de victimisation bien rodée. Ce qui lui donne logiquement une image sympathique après des autres passagers qui, du coup, le lui manifeste en lui glissant quelques pièces d’euro, à moins que cela ne soit la trouille d’être victime de sa logorrhée vindicative. A tous les coups, elle sort de la rame avec une recette sonnante et trébuchante.

A mon tour, je lui adresse mon meilleur sourire tout en lui tendant la pièce que j’avais récupérée dans mon sac. Elle me gratifie d’un regard reconnaissant en empochant la pièce tout en me tendant son paquet de papier et, mécaniquement, me demande :

Vous voulez des justificatifs ?

Oui, je veux bien, lui répondis-je toujours avec le sourire, en essayant d’attraper le paquet de sa main à la grande stupéfaction de tout le monde. Mais, elle s’agrippe à ce pseudo livret de famille que je cherche à lui retirer en vain pour voir ce qu’il en est pour de vrai. Une lutte silencieuse qui dure deux secondes. Elle ne lâche pas son outil de travail. J’abdique finalement et le lui laisse.

Sa réaction ne se fit pas attendre. Elle devint toute rouge puis me jeta brutalement la pièce de 2 euros que je venais de lui donner.

Entre éclats de rires des passagers dans la rame et les différents noms d’oiseaux qu’elle m’attribue, notre train fait son entrée dans la station d’Antony. Elle se précipite alors hors du wagon sous une salve d’applaudissements dès l’ouverture des portes et, sans révérence, et sans rappel, elle s’engouffre dans un autre pour une nouvelle représentation.

Rideau !

@SoloNiare

Acte charitable : défaut de faciès, circulez !

C’est le genre d’histoire à trois minutes chrono près dont tout le monde raffole, ce genre d’événement impromptu que tu as déjà scénarisé dans ta tête, au moins une fois, devant l’annonce des titres d’un Journal Télévisé, du style «  Il sauve un belge et reçoit une médaille du Prince Philippe ». Ces genres d’épopées qui embellissent les revues de presses des agences, entre un kamikaze qui actionne sa bombe dans un marché de Kaboul et des mineurs chiliens coincés à 2.000 pieds sous terre. L’occasion unique qu’il faut pour « enfin » vivre son instant de gloire.

L’humanité toute entière devenue à force, l’air du temps oblige, des chasseurs de buzz et, sauf contrainte exceptionnelle, il y a peu qui se priverait d’une place dans le champ des millions de numériques qui ont pris aujourd’hui possession de la rue, en lieu et place des argentiques des touristes classiques et des grands reporters d’agence. Le citoyen lambda scrute aujourd’hui coins et recoins, prêt à dégainer son Smartphone et figer cet instant ultime qui fera le tour du monde sur le net. Une loterie sans mise dans l’espoir d’être le lauréat de millions de clics, de like ou de retweets sur Youtube, Facebook ou Twitter. Tous les sens sont en éveil. Le monde se peuple de reporters en herbe.


Trois minutes chrono, c’est ce qu’indique l’écran à cristaux liquide avant l’arrivée du prochain train. Je peux patienter tranquillement le temps de voir à 20 mètres, sur le quai d’en face, ce spectacle du monsieur qui peine à retrouver son souffle après un mini sprint derrière le train qu’il vient de rater. Avec la bedaine qu’il affiche, un embonpoint peu confortable pour une pointe de vitesse, j’entends son essoufflement comme celui d’une personne aux voies respiratoires très encombrées.

Mais il reste débout et, après un juron que ma censure omet volontairement de restituer, il s’arrête juste à la limite de la surface podotactile et marque son impatience en frottant, du bout de son soulier, les petites boules de la bande blanche de signalisation pour les malvoyants. L’acoustique du tunnel, notre refuge du moment, se prêterait au jeu d’amplification du moindre son. Le halètement se fait soudainement persistant à me faire croire qu’il serait au bord d’un inquiétant trouble respiratoire. Fait absolument saisissant, aucune attitude du sujet en question ne correspond à la moindre manifestation de constriction des voix respiratoires. Son regard va de l’autre afficheur de minuterie sur son quai au fond du tunnel où il observe l’arrivée du prochain train. J’ai peur qu’il ne s’écroule sur la voie, mais sa maîtrise inexplicable de son corps me rassure. Il reste serein, pourtant, j’ai vraiment l’impression que quelqu’un se meurt. J’essaie de voir autour de moi si une autre personne partage la même impression. A coté, un clochard s’occupe dans la fouille du casier à monnaie du distributeur automatique de friandises dans l’espoir d’y trouver une pièce jaune, il secoue la machine en vain et exprime sa frustration par un violent coup de pied avant de continuer vers la sortie. Juste derrière, vers l’accès au quai, la source des alarmantes suffocations semble s’être déplacée de ce coté. Une femme, la quarantaine, grossièrement soutenue par deux enfants, 9 et 11 ans environ, qui peinent à lui faire terminer la dernière marche des escaliers. La plus petite des enfants porte le sac de la femme en bandoulière, elle est en larme. Les suffocations de la mère étouffent les sanglots compatissants de sa fille. Rien à voir avec une crise d’asthme, je peux me vanter d’en connaître quelques signes. Mais la souffrance de la femme est terriblement expressive. Elle transpire, ses globes oculaires donnent l’impression de subir une forte dilatation rendant ses yeux étrangement rouges et sans vie. Elle palpite et semble être totalement démunie d’énergie. Le regard implorant des gosses est plus qu’un appel au secours.

Ce besoin de se sentir utile est, certes, un sentiment donné à tout le monde, mais celui de s’enorgueillir d’un devoir accompli à l’échelle de l’acte citoyen n’est pas souvent à tous les coins de rue. Je me précipite vers eux.

– Je peux vous aider, Madame, s.v.p. ?

Ma demande a miraculeusement le don de ramener cette dame à la vie. Une nouvelle énergie semble lui être venue après qu’elle ait péniblement levé la tête, au prix d’un effort incommensurable et qu’elle m’ait très étonnamment dévisagé. Et soudain,

– Veille sur mon sac, veille sur mon sac !!! Intime-t-elle vigoureusement à sa fille.
La gamine, toute terrifiée et visiblement très gênée par la demande de sa maman, s’agrippe fortement au sac. Elle prend le temps de se rassurer timidement que la fermeture éclaire est bien bloquée.

Je suis évidemment interloqué par cette réaction. Ma dégaine de pouilleux affamé ne m’a pas empêché de voir la détresse d’un être humain. Mais apparemment, dans le cas-ci, ma tronche est admise à la non-assistance à personne en danger. A l’agonie serait mieux indiqué, car le supplice que la dame nous offre en spectacle est d’une telle évidence qu’elle serait un cheval, on l’aurait abattu sur place.

Trois minutes chrono, mon temps est épuisé. Je rejoins la rame à quelques pas en marche arrière. Mon regard essaie de figer cette invraisemblable scène d’une dame en détresse qui fait le tri entre ses sauveurs. Cela tombe bien, descendues du train, la station s’anime d’autres personnes différentes de moi qui pourront lui apporter l’aide nécessaire, souhaitable, rien que pour la quiétude de ses enfants.

Certains stéréotypes auront encore de beaux jours à venir tant que certains cons continueront à se prendre pour des gens. Je pars avec l’espoir qu’avec un peu de chance, ses enfants pourront refaire son éducation.