J’ai couché avec le Maure de mon enfance

A l’époque, haut comme trois pommes, pieds nus, ventrus et systématiquement morveux comme des limaces, mes copains d’enfance et moi, avions souvent comme réponse au « Dégagez, petits noirs » que nous lançait sans cesse le commerçant maure du coin de la rue, une sympathique chansonnette qu’on poussait en chœur.
Souraka Mahamet, a tè kouloushi don, a té diloki don.
(Mahamet, le maure, toujours nu sous son habit.)

Car, nous croyions tous alors, ainsi que se le disait tout le monde dans les rues d’Afrique au Sud du Sahara, que le maure ne porte jamais rien sous son boubou, comme les écossais sous leur kilt.

Drapé dans un magnifique boubou du Sahara d’un éclatant bleu azur, il feignait alors de nous prendre en chasse mais n’osait jamais quitter son échoppe. Mais comme le pot de miel et son insatiable mouche, nous revenions toujours vers l’enturbanné échanger notre argent de poche de la semaine contre les friandises que lui seul vendait dans la rue. A force de nous pincer atrocement et régulièrement les oreilles comme punition à notre petit refrain contre son hypothétique nudité, nous nous sommes finalement habitués à la douleur et n’avions de cesse à venir l’importuner toujours et toujours. Un jeu.

Boubou traditionnel en Mauritanie. Source : http://partiefaire1tour.net/article.php3?id_article=69

Boubou traditionnel en Mauritanie.
Source : http://partiefaire1tour.net/article.php3?id_article=69

De l’autre coté de son arrière cour, sa femme, Fatma, bien enveloppée comme le dirait une expression grossophobe, s’occupait tranquillement dans un transvasement habile et régulier du thé à la menthe sucrée, de la théière au verre et du verre à la théière. Nous venions quelques fois vers elle lui demander si Amza, le petit noir de notre âge qu’on croyait être leur fils, pouvait venir jouer avec nous. Une fois sur cinq, nous trouvions notre copain d’âge soit entrain de laver plusieurs ustensiles de cuisine, soit occuper à masser les pieds pleins de cellulites de cette maman qui le soumettait à des corvées d’adultes. La réponse était invariablement, « non », des fois suivi de : « djakalmé », (Bâtard), ouste, Amza travaille !

Nous prenions alors nos jambes à notre cou, mais revenions toujours voir si Amza avait un peu de répit pour venir s’écorcher le pieds avec nous sur les pavées rocailleux de la rue.
Mais le petit Amza n’était en fait pour cette marâtre, que le nègre du Maure, et comme le veut leur « tradition », encrée dans leur culture et quasi institutionnalisée en Mauritanie, « Le maure a toujours besoin de son nègre ». Ce besoin étant quotidien et permanent notre ami Amza avait bien du mal à se joindre à nos jeux d’enfants.

Plusieurs années après, à Grand-Bassam en Côte d’Ivoire, je tombe sur une réincarnation très insolite de mon maure en la personne d’un blogueur parmi la soixantaine invitée par Mondoblog pour dix jours de formation. J’apprends à mon arrivée à 23h que je partage la même chambre d’hôtel que lui. La 201, une des rares face à la brise marine où je le rejoins aussitôt. Il faut dire qu’il a du goût, mon Othello. Je tombe sous le charme du lieu. J’entre. Accueil très froid, ponctué par quelques semblants d’amabilités dont le caractère forcé ne m’échappe pas. Je mets cela sur la fatigue du long voyage qu’il a dû effectuer. J’installe ma valise au pied d’un immense lit, presque un terrain de foot, l’unique de la chambre.

Mon boutiquier dans mon lit, la nuit sera inédite. Le film de mon enfance me revient suivi de plusieurs questions auxquelles, je me disais, qu’il apporterait des réponses. Pour l’instant, je ne craignais pas de me faire pincer les oreilles par ce partenaire d’une nuit et des neuf autres à venir, lui qui, à présent, semblait avoir fait vœux de silence depuis quelques minutes en me tournant le dos dans le lit. Sur les trois mètres de largeur du lit, 2m50 nous séparent. Une timidité d’adolescente pudique qui aurait raison du plus entreprenant des amants. Et bien quoi, décèle t-il en moi quelque bouillonnant Eros dépêché par RFI pour  lui faire découvrir les secrets de l’amour pour tous. Raté.

Au petit matin, je suis le premier debout, mon pacsé gît à sa même place, effarouché recroquevillé sur lui même. Nul besoin d’un psy pour diagnostiquer les stigmates d’une nuit que la morale ne m’autorise pas à dévoiler. Je n’ai pas de problème de conscience, mon consentement et le sien ont été donnés en amont à RFI avant le voyage. Je le laisse dans sa méditation et pars m’enivrer de l’air pur océanique. L’appel de la plage est irrésistible. Je m’élance pour quelques foulées sur le sable qui s’étale à perte de vue.

Au retour, une heure après, du nouveau dans notre gîte, un deuxième matelas siège en biais au pied de l’énorme lit.
Bonjour ! Une nouvelle couchette, on reçoit un troisième ? lui dis-je en pensant en même temps qu’après la nuit passée mon Maure va littéralement se congeler sous mes yeux.
T’inquiète. Je l’ai fait venir pour moi, me dit-il avec un sourire cette fois-ci réussi sûrement l’effet de l’exceptionnelle nuit que je lui ai offerte.
C’est moi qui vous ai trouvé ici, dis-je. Dans ces conditions, c’est vous le propriétaire de la chambre, je prends le matelas.
Vous savez, nous les maures, traditionnellement (Ah la tradition !) nous sommes des nomades, on peut dormir partout.

Il orienta complètement vers lui la petite télé qui siégeait sur la commode en face du grand lit et, après avoir saisi la télécommande, pianota sur les touches des chaines et du volume. Je trouvais meilleurs programmes télé dehors : le complexe qui nous accueille, ces cocotiers, à un jet de pierre cet océan bleu azur qui rivalise avec le boubou du maure, ces formations en data journalisme et ce cosmopolitisme unique apporté par ces dizaines de blogueurs. Le Paradis.

Je me suis fondu dans ce décor de rêve faisant de lui mon principal lieu de glandouille après le travail, donnant ainsi toute la latitude à mon voisin de bien profiter seule de sa chambre. Unique, le plaisir à devenir l’homme poisson de Grand-Bassam, à se laisser emporter pas la force de ces vagues de trois mètres de haut et du ressac qui te donne l’impression de voguer vers le Brésil en face.

Le troisième jour, j’apprends le dernier que mon maure se barre. On aurait quand même pu en parler entre « copains », moi sur mon gigantesque terrain de foot et, lui, plus bas, sur sa natte de bédouin entrain de zapper entre TVivoire et France24.
– Mince, il n’est pas satisfait du nègre qu’on lui a fourni ?
Mais lui m’apportera une autre raison à ce départ précipité.
– Il y a un gros imprévu qui me fait partir au plus vite.

Je n’ai pas sauté au plafond comme certains pourront le penser parce qu’il me laisse seul dans notre chambre nuptiale. Rien de tout ça. Le paradis était dehors, rien qu’à moi tout seul. J’y tenais. J’étais attristé de le voir partir le seul qui pouvait me délivrer de cette incessante question : « Les Maures, ils sont vraiment nus sous leur boubou ? ». Mais mon nomade reprenait sa route, comme sa tradition, que dis-je son instinct, le lui commandait.

Deux semaines après Bassam, en consultant mes mails, je tombe sur un Google alerte qui me signale un billet de blog me citant. Curieux, je traque le lien et tombe sur un blog, c’est celui de mon maure. Je suis content d’avoir des nouvelles de lui et de découvrir ses écrits. Il est d’une reconnaissance qui me ravit. Il garde même une excellente impression de nos trois jours de flirt. Parmi près de 80 personnes, je suis « le copain Solo » de Bassam, l’unique, mais celui qui a eu la maladresse, l’incorrection, de ne pas avoir voulu être le nègre à sa solde, comme le réclame la grande tradition de sa tribu, et la tradition c’est important. Moi, le béninois, oups, une erreur de frappe, les suggestions automatiques de nos claviers savent nous jouer des tours. Mais ça se corrige ça.

Au jeu des consentements violés, il me répond en mettant ma photo comme illustration de son billet d’humeur. Un très « beau » texte qui nous apprend qu’ils ont eu dans l’avion l’outrecuidance de transmettre les consignes de sécurité en anglais à lui, le francophone. Un texte qui se bat comme un beau diable pour faire comprendre la nécessité de la prise en compte de la culture des autres surtout la question du partage du lit, fut-il aux dimensions de terrain de foot, avec un copain noir béninois de Grand-Bassam.

Un texte qui n’est autre qu’un plaidoyer pour imposer,  sans contradicteur car les commentaires son systématiquement effacées, sa « tradition », et derrière ça hypocritement caché la justification de l’existence d’une suprématie du maure sur le nègre « Le Maure a besoin de son nègre ». Et faute d’avoir pu me pincer les oreilles, moi le noir ramené au même pied d’égalité que lui grâce au partage d’un lit, le voilà déversant sa rancœur dans un blog douteux qui restera malgré sa suppression pour longtemps sur la toile grâce au très indiscret cache de Google.

@SoloNiare

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Pour info, ce billet est la réponse que j’apporte à un texte qui me cite nommément et qui m’a profondément choqué. Pour le lire, ici –> http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:sDfdUQcY9g0J:dabdat.mondoblog.org/voir-grand-bassam-revenir/-/1132+&cd=1&hl=fr&ct=clnk&gl=fr&client=firefox-a

 

 

Vigile, si ce n’est donc mon frère black, c’est moi

Vigile 

En visite dans l’enceinte d’un très grand musée parisien, mes pas se font nonchalants entre les allées d’une magnifique salle d’exposition. Les raisons de cette lenteur ne sont pas à chercher loin, des œuvres muséales sur le bassin du fleuve Congo m’ont attiré là avec Alfred, lui aussi venu de sa Normandie natale pour les mêmes raisons. Il porte une petite veste slim sombre sur une chemise bleu ciel et une cravate fine. Je suis également habillé de la même façon et nous prenons notre temps devant le pittoresque des œuvres exposées, témoins d’une civilisation multi séculaire d’une période méconnue de l’histoire africaine.

Nous baignons dans la pénombre d’une étrange scénographie dans laquelle trônent sur des socles sous vitrine des vestiges de peuples bantou et bamiléké. Un dispositif discret de faisceaux les éclaire de ses spots lumineux. Les légendes sont claires et précises, cependant je fais le guide pour Alfred qui ne tarit pas de questions. Nous bouclons  le tour de l’exposition, immensément satisfaits en ayant pris note sur note.

Dans le hall avant la sortie, une petite halte s’impose logiquement à nous, le temps d’échanger quelques avis à chaud. Ces moments où, plein de DIF (Dilatation intérieure de fierté), tu te dis avoir fait truc important, celui de t’être nourri de savoir qui te rendra moins bête.

Absorbés par nos échanges, nous ne prêtons pas vraiment attention à la scène qui se joue, une très grande femme, de type occidental, nous dépasse se dirigeant vers la salle d’exposition suivante. A 20 mètres environ, elle croise une autre dame, la cinquantaine, une Blanche également, arrivant précipitamment vers elle, l’air très préoccupé.

Savez-vous où se trouvent les toilettes, svp ? demande l’inquiète.
Demandez au vigile là-bas ! répond sans hésitation la girafe en pointant son doigt vers Alfred et moi.
Celle-ci nous rejoint aussitôt à pas rapides et s’adresse illico à moi très poliment, sans même regarder Alfred.
Monsieur le vigile les toilettes, svp ?

A mon tour, très naturellement, je lui indique la direction des toilettes que j’avais aperçues tout près des marches donnant sur le niveau 1. Elle me remercie et  s’engouffre aussitôt dans le compartiment réservé aux femmes avant de claquer la porte derrière elle.

Les minutes qui suivent sont très pesantes. Le fond sonore de la climatisation qui était jusque-là inaudible se fit très bruyant. Ma gêne était visible. Je suis longtemps resté absorbé dans une série de questionnements, que j’abordais ponctuellement au cours de la journée avec Alfred qui ne semblait pas vraiment comprendre cette obsession.

Les stéréotypes ! Cette imagerie fabriquée par la société qui impose à l’esprit paresseux et consentant, qu’être noir et porter un costume cravate implique forcément un seul et unique boulot : gardiennage.

Il faut le vivre pour le comprendre,  et pour ceux qui dégainent le « Oui, mais tu vois le racisme partout, toi ! » la leçon de mon vécu n’est pas encore suffisante. Cependant, mes mélanines plus foncées que celles de mon clone d’ami, Alfred, ont suffi pour faire la différence.

Cette différence qui fait que l’on conçoive qu’un Blanc en costume ressemble à tout sauf à un vigile, tandis qu’un Noir en costume ressemble à un vigile sauf à tout.

@SoloNiare

Acte charitable : défaut de faciès, circulez !

C’est le genre d’histoire à trois minutes chrono près dont tout le monde raffole, ce genre d’événement impromptu que tu as déjà scénarisé dans ta tête, au moins une fois, devant l’annonce des titres d’un Journal Télévisé, du style «  Il sauve un belge et reçoit une médaille du Prince Philippe ». Ces genres d’épopées qui embellissent les revues de presses des agences, entre un kamikaze qui actionne sa bombe dans un marché de Kaboul et des mineurs chiliens coincés à 2.000 pieds sous terre. L’occasion unique qu’il faut pour « enfin » vivre son instant de gloire.

L’humanité toute entière devenue à force, l’air du temps oblige, des chasseurs de buzz et, sauf contrainte exceptionnelle, il y a peu qui se priverait d’une place dans le champ des millions de numériques qui ont pris aujourd’hui possession de la rue, en lieu et place des argentiques des touristes classiques et des grands reporters d’agence. Le citoyen lambda scrute aujourd’hui coins et recoins, prêt à dégainer son Smartphone et figer cet instant ultime qui fera le tour du monde sur le net. Une loterie sans mise dans l’espoir d’être le lauréat de millions de clics, de like ou de retweets sur Youtube, Facebook ou Twitter. Tous les sens sont en éveil. Le monde se peuple de reporters en herbe.


Trois minutes chrono, c’est ce qu’indique l’écran à cristaux liquide avant l’arrivée du prochain train. Je peux patienter tranquillement le temps de voir à 20 mètres, sur le quai d’en face, ce spectacle du monsieur qui peine à retrouver son souffle après un mini sprint derrière le train qu’il vient de rater. Avec la bedaine qu’il affiche, un embonpoint peu confortable pour une pointe de vitesse, j’entends son essoufflement comme celui d’une personne aux voies respiratoires très encombrées.

Mais il reste débout et, après un juron que ma censure omet volontairement de restituer, il s’arrête juste à la limite de la surface podotactile et marque son impatience en frottant, du bout de son soulier, les petites boules de la bande blanche de signalisation pour les malvoyants. L’acoustique du tunnel, notre refuge du moment, se prêterait au jeu d’amplification du moindre son. Le halètement se fait soudainement persistant à me faire croire qu’il serait au bord d’un inquiétant trouble respiratoire. Fait absolument saisissant, aucune attitude du sujet en question ne correspond à la moindre manifestation de constriction des voix respiratoires. Son regard va de l’autre afficheur de minuterie sur son quai au fond du tunnel où il observe l’arrivée du prochain train. J’ai peur qu’il ne s’écroule sur la voie, mais sa maîtrise inexplicable de son corps me rassure. Il reste serein, pourtant, j’ai vraiment l’impression que quelqu’un se meurt. J’essaie de voir autour de moi si une autre personne partage la même impression. A coté, un clochard s’occupe dans la fouille du casier à monnaie du distributeur automatique de friandises dans l’espoir d’y trouver une pièce jaune, il secoue la machine en vain et exprime sa frustration par un violent coup de pied avant de continuer vers la sortie. Juste derrière, vers l’accès au quai, la source des alarmantes suffocations semble s’être déplacée de ce coté. Une femme, la quarantaine, grossièrement soutenue par deux enfants, 9 et 11 ans environ, qui peinent à lui faire terminer la dernière marche des escaliers. La plus petite des enfants porte le sac de la femme en bandoulière, elle est en larme. Les suffocations de la mère étouffent les sanglots compatissants de sa fille. Rien à voir avec une crise d’asthme, je peux me vanter d’en connaître quelques signes. Mais la souffrance de la femme est terriblement expressive. Elle transpire, ses globes oculaires donnent l’impression de subir une forte dilatation rendant ses yeux étrangement rouges et sans vie. Elle palpite et semble être totalement démunie d’énergie. Le regard implorant des gosses est plus qu’un appel au secours.

Ce besoin de se sentir utile est, certes, un sentiment donné à tout le monde, mais celui de s’enorgueillir d’un devoir accompli à l’échelle de l’acte citoyen n’est pas souvent à tous les coins de rue. Je me précipite vers eux.

– Je peux vous aider, Madame, s.v.p. ?

Ma demande a miraculeusement le don de ramener cette dame à la vie. Une nouvelle énergie semble lui être venue après qu’elle ait péniblement levé la tête, au prix d’un effort incommensurable et qu’elle m’ait très étonnamment dévisagé. Et soudain,

– Veille sur mon sac, veille sur mon sac !!! Intime-t-elle vigoureusement à sa fille.
La gamine, toute terrifiée et visiblement très gênée par la demande de sa maman, s’agrippe fortement au sac. Elle prend le temps de se rassurer timidement que la fermeture éclaire est bien bloquée.

Je suis évidemment interloqué par cette réaction. Ma dégaine de pouilleux affamé ne m’a pas empêché de voir la détresse d’un être humain. Mais apparemment, dans le cas-ci, ma tronche est admise à la non-assistance à personne en danger. A l’agonie serait mieux indiqué, car le supplice que la dame nous offre en spectacle est d’une telle évidence qu’elle serait un cheval, on l’aurait abattu sur place.

Trois minutes chrono, mon temps est épuisé. Je rejoins la rame à quelques pas en marche arrière. Mon regard essaie de figer cette invraisemblable scène d’une dame en détresse qui fait le tri entre ses sauveurs. Cela tombe bien, descendues du train, la station s’anime d’autres personnes différentes de moi qui pourront lui apporter l’aide nécessaire, souhaitable, rien que pour la quiétude de ses enfants.

Certains stéréotypes auront encore de beaux jours à venir tant que certains cons continueront à se prendre pour des gens. Je pars avec l’espoir qu’avec un peu de chance, ses enfants pourront refaire son éducation.