Vigile, si ce n’est donc mon frère black, c’est moi

Vigile 

En visite dans l’enceinte d’un très grand musée parisien, mes pas se font nonchalants entre les allées d’une magnifique salle d’exposition. Les raisons de cette lenteur ne sont pas à chercher loin, des œuvres muséales sur le bassin du fleuve Congo m’ont attiré là avec Alfred, lui aussi venu de sa Normandie natale pour les mêmes raisons. Il porte une petite veste slim sombre sur une chemise bleu ciel et une cravate fine. Je suis également habillé de la même façon et nous prenons notre temps devant le pittoresque des œuvres exposées, témoins d’une civilisation multi séculaire d’une période méconnue de l’histoire africaine.

Nous baignons dans la pénombre d’une étrange scénographie dans laquelle trônent sur des socles sous vitrine des vestiges de peuples bantou et bamiléké. Un dispositif discret de faisceaux les éclaire de ses spots lumineux. Les légendes sont claires et précises, cependant je fais le guide pour Alfred qui ne tarit pas de questions. Nous bouclons  le tour de l’exposition, immensément satisfaits en ayant pris note sur note.

Dans le hall avant la sortie, une petite halte s’impose logiquement à nous, le temps d’échanger quelques avis à chaud. Ces moments où, plein de DIF (Dilatation intérieure de fierté), tu te dis avoir fait truc important, celui de t’être nourri de savoir qui te rendra moins bête.

Absorbés par nos échanges, nous ne prêtons pas vraiment attention à la scène qui se joue, une très grande femme, de type occidental, nous dépasse se dirigeant vers la salle d’exposition suivante. A 20 mètres environ, elle croise une autre dame, la cinquantaine, une Blanche également, arrivant précipitamment vers elle, l’air très préoccupé.

Savez-vous où se trouvent les toilettes, svp ? demande l’inquiète.
Demandez au vigile là-bas ! répond sans hésitation la girafe en pointant son doigt vers Alfred et moi.
Celle-ci nous rejoint aussitôt à pas rapides et s’adresse illico à moi très poliment, sans même regarder Alfred.
Monsieur le vigile les toilettes, svp ?

A mon tour, très naturellement, je lui indique la direction des toilettes que j’avais aperçues tout près des marches donnant sur le niveau 1. Elle me remercie et  s’engouffre aussitôt dans le compartiment réservé aux femmes avant de claquer la porte derrière elle.

Les minutes qui suivent sont très pesantes. Le fond sonore de la climatisation qui était jusque-là inaudible se fit très bruyant. Ma gêne était visible. Je suis longtemps resté absorbé dans une série de questionnements, que j’abordais ponctuellement au cours de la journée avec Alfred qui ne semblait pas vraiment comprendre cette obsession.

Les stéréotypes ! Cette imagerie fabriquée par la société qui impose à l’esprit paresseux et consentant, qu’être noir et porter un costume cravate implique forcément un seul et unique boulot : gardiennage.

Il faut le vivre pour le comprendre,  et pour ceux qui dégainent le « Oui, mais tu vois le racisme partout, toi ! » la leçon de mon vécu n’est pas encore suffisante. Cependant, mes mélanines plus foncées que celles de mon clone d’ami, Alfred, ont suffi pour faire la différence.

Cette différence qui fait que l’on conçoive qu’un Blanc en costume ressemble à tout sauf à un vigile, tandis qu’un Noir en costume ressemble à un vigile sauf à tout.

@SoloNiare

Acte charitable : défaut de faciès, circulez !

C’est le genre d’histoire à trois minutes chrono près dont tout le monde raffole, ce genre d’événement impromptu que tu as déjà scénarisé dans ta tête, au moins une fois, devant l’annonce des titres d’un Journal Télévisé, du style «  Il sauve un belge et reçoit une médaille du Prince Philippe ». Ces genres d’épopées qui embellissent les revues de presses des agences, entre un kamikaze qui actionne sa bombe dans un marché de Kaboul et des mineurs chiliens coincés à 2.000 pieds sous terre. L’occasion unique qu’il faut pour « enfin » vivre son instant de gloire.

L’humanité toute entière devenue à force, l’air du temps oblige, des chasseurs de buzz et, sauf contrainte exceptionnelle, il y a peu qui se priverait d’une place dans le champ des millions de numériques qui ont pris aujourd’hui possession de la rue, en lieu et place des argentiques des touristes classiques et des grands reporters d’agence. Le citoyen lambda scrute aujourd’hui coins et recoins, prêt à dégainer son Smartphone et figer cet instant ultime qui fera le tour du monde sur le net. Une loterie sans mise dans l’espoir d’être le lauréat de millions de clics, de like ou de retweets sur Youtube, Facebook ou Twitter. Tous les sens sont en éveil. Le monde se peuple de reporters en herbe.


Trois minutes chrono, c’est ce qu’indique l’écran à cristaux liquide avant l’arrivée du prochain train. Je peux patienter tranquillement le temps de voir à 20 mètres, sur le quai d’en face, ce spectacle du monsieur qui peine à retrouver son souffle après un mini sprint derrière le train qu’il vient de rater. Avec la bedaine qu’il affiche, un embonpoint peu confortable pour une pointe de vitesse, j’entends son essoufflement comme celui d’une personne aux voies respiratoires très encombrées.

Mais il reste débout et, après un juron que ma censure omet volontairement de restituer, il s’arrête juste à la limite de la surface podotactile et marque son impatience en frottant, du bout de son soulier, les petites boules de la bande blanche de signalisation pour les malvoyants. L’acoustique du tunnel, notre refuge du moment, se prêterait au jeu d’amplification du moindre son. Le halètement se fait soudainement persistant à me faire croire qu’il serait au bord d’un inquiétant trouble respiratoire. Fait absolument saisissant, aucune attitude du sujet en question ne correspond à la moindre manifestation de constriction des voix respiratoires. Son regard va de l’autre afficheur de minuterie sur son quai au fond du tunnel où il observe l’arrivée du prochain train. J’ai peur qu’il ne s’écroule sur la voie, mais sa maîtrise inexplicable de son corps me rassure. Il reste serein, pourtant, j’ai vraiment l’impression que quelqu’un se meurt. J’essaie de voir autour de moi si une autre personne partage la même impression. A coté, un clochard s’occupe dans la fouille du casier à monnaie du distributeur automatique de friandises dans l’espoir d’y trouver une pièce jaune, il secoue la machine en vain et exprime sa frustration par un violent coup de pied avant de continuer vers la sortie. Juste derrière, vers l’accès au quai, la source des alarmantes suffocations semble s’être déplacée de ce coté. Une femme, la quarantaine, grossièrement soutenue par deux enfants, 9 et 11 ans environ, qui peinent à lui faire terminer la dernière marche des escaliers. La plus petite des enfants porte le sac de la femme en bandoulière, elle est en larme. Les suffocations de la mère étouffent les sanglots compatissants de sa fille. Rien à voir avec une crise d’asthme, je peux me vanter d’en connaître quelques signes. Mais la souffrance de la femme est terriblement expressive. Elle transpire, ses globes oculaires donnent l’impression de subir une forte dilatation rendant ses yeux étrangement rouges et sans vie. Elle palpite et semble être totalement démunie d’énergie. Le regard implorant des gosses est plus qu’un appel au secours.

Ce besoin de se sentir utile est, certes, un sentiment donné à tout le monde, mais celui de s’enorgueillir d’un devoir accompli à l’échelle de l’acte citoyen n’est pas souvent à tous les coins de rue. Je me précipite vers eux.

– Je peux vous aider, Madame, s.v.p. ?

Ma demande a miraculeusement le don de ramener cette dame à la vie. Une nouvelle énergie semble lui être venue après qu’elle ait péniblement levé la tête, au prix d’un effort incommensurable et qu’elle m’ait très étonnamment dévisagé. Et soudain,

– Veille sur mon sac, veille sur mon sac !!! Intime-t-elle vigoureusement à sa fille.
La gamine, toute terrifiée et visiblement très gênée par la demande de sa maman, s’agrippe fortement au sac. Elle prend le temps de se rassurer timidement que la fermeture éclaire est bien bloquée.

Je suis évidemment interloqué par cette réaction. Ma dégaine de pouilleux affamé ne m’a pas empêché de voir la détresse d’un être humain. Mais apparemment, dans le cas-ci, ma tronche est admise à la non-assistance à personne en danger. A l’agonie serait mieux indiqué, car le supplice que la dame nous offre en spectacle est d’une telle évidence qu’elle serait un cheval, on l’aurait abattu sur place.

Trois minutes chrono, mon temps est épuisé. Je rejoins la rame à quelques pas en marche arrière. Mon regard essaie de figer cette invraisemblable scène d’une dame en détresse qui fait le tri entre ses sauveurs. Cela tombe bien, descendues du train, la station s’anime d’autres personnes différentes de moi qui pourront lui apporter l’aide nécessaire, souhaitable, rien que pour la quiétude de ses enfants.

Certains stéréotypes auront encore de beaux jours à venir tant que certains cons continueront à se prendre pour des gens. Je pars avec l’espoir qu’avec un peu de chance, ses enfants pourront refaire son éducation.