Excision en Guinée : l’histoire de l’arroseur arrosé

Connaissant le vieux patriarche El Hadji Boukari, 71 ans, et ses positions tranchées en faveur de l’excision, personne, dans la bourgade de Bolokodougou, à 490km de Conakry, ne pouvait imaginer qu’un jour, il serait lui-même confronté aux abominations des mutilations génitales féminines et à la douleur de celles qui en sont victimes contre leur gré. Cette situation insolite prête, certes, à se gausser jusqu’à se décocher la mâchoire. Mais, au fond, c’est la leçon qui en découle qui paraît la plus incroyable.

Chef coutumier de Bolokodougou, Boukary était marié à cinq femmes, c’est-à-dire plus de femmes que ce que lui autorisait la religion. Sa dernière femme, une jeune fille de 24 ans, mariée huit ans plutôt, avait été la seule à faire un enfant avec lui : un garçon qu’il chérissait plus que tout.

Boukari s’était érigé une réputation d’irréductible contre toutes les campagnes menées en milieu rural contre l’excision. A cet effet, son statut de chef coutumier lui servait à opposer un droit de veto à certaines décisions administratives relatives à la nomination des représentants de la fonction publique dans sa localité. Plusieurs agents de santé ont été mutés vers d’autres régions pour avoir voulu tenter une démarche de sensibilisation contre les méfaits des mutilations génitales féminines, auprès de la population. Boukari, quotidiennement mis au courant de toutes ces tentatives, par un réseau d’informateurs, actionnait alors une procédure de mutation des agents « indélicats ». Face à ce petit seigneur, les ONG et les associations caritatives ne savaient plus à quel saint se vouer pour faire bouger les lignes.

Boukari avait un objectif unique : perpétuer pour l’éternité les festivités précédant la campagne annuelle d’excision. Des jeunes filles de 6 à 15 ans étaient alors regroupées et amenées en forêts, vers une étape qualifiée par lui et les siens d’ « essentielle » pour faire d’elles « de vraies femmes ». Au nom d’une tradition aujourd’hui très obsolète et sur la base d’une interprétation erronée de textes religieux, Boukari et le conseil coutumier défendaient farouchement cette rencontre annuelle. « Le clitoris, c’est « haram » (impur), jamais il ne franchira les portes du paradis. Il faut l’ôter de la femme pour la rendre pure », disaient-ils souvent durant les prêches qu’ils menaient contre les ONG. Certaines fois, ils ne manquaient pas d’ajouter qu’ « une femme sans clitoris est moins enclin à aller voir ailleurs. Mettre fin à l’excision, c’est la porte ouverte à l’infidélité ».

Jeunes filles en tenues rituéliques lors d'une cérémonie d'excision -  Fresque de Papus Bangoura

Jeunes filles en tenues rituéliques lors d’une cérémonie d’excision – Fresque de Papus Bangoura

Une fois le crépuscule amorcé, le jeune garçon du patriarche ayant revêtu d’une robe, lors d’un jeu de travestissement avec ces copains et copines d’âges, il se voit soudainement happé par la main ferme d’une exciseuse, qui l’amène précipitamment avec elle dans une maison à l’orée du village. Ces cris d’appel au secours restent inaudibles, étouffés par l’ambiance générale des festivités de réjouissance. Regroupés avec plein de jeunes filles arrachées également des mains de leurs parents dans des circonstances tout aussi brutales et cruelles, les pleurs de l’enfant ne sont pas prêts de se calmer, face à l’air déjà effrayé de ces compagnons d’infortune.

L’une après l’autre, les jeunes filles terriblement apeurées subissent le canif de l’exciseuse, dans une totale résignation pour certaines, tandis que d’autres, n’ayant aucune alternative, poussent des cris que des vieilles femmes se précipitent d’étouffer en leur collant les mains sur la bouche.

D’un geste rapide et précis, l’exciseuse aiguise frénétiquement la lame coupante après chaque passage sur une pierre granitique. Dans une ambiance de plus en plus sombre avec la nuit qui s’annonce, les bouts de chairs s’envolent jusqu’au tour du garçon du chef de village, qui aura beau crié en vain. Son frêle petit corps oppose peu de résistance quand sa bourelle, aidée de ses acolytes, sans tenir compte du jeune prépuce qu’elle considère comme une anomalie de la nature, le lui arrache sans état d’âme, ajoutant cette horrible ablation à sa longue liste. Le garçon perd connaissance de douleur et, se vidant de tout le sang de son corps, est jeté sur une natte sans ménagement.

L’exciseuse et ses acolytes, toutes joyeuses célébrant leur acte, et surtout la manne financière qu’elles en tirent pour tout le reste de l’année, se réjouissent dans une danse soutenue par des chants initiatiques. Elles déambulent entre les cases dans l’effervescence et croisent une procession dépêchée à la recherche du jeune garçon. Après quelques échanges entre les deux groupes, la méprise ne fait plus aucun doute. La communauté la plus réticente à l’arrêt de l’excision, une mutilation génitale injustifiée sous toutes ses coutures, apprend ainsi à ses dépends qu’elle vient de castrer l’unique héritier du patriarche, le plus fervent soutien de leur tradition archaïque.

A l’annonce de la nouvelle, Boukari, inconsolable, se fend dans un hurlement qui déchire toute la nuit, ces cris portant à plusieurs kilomètres à la ronde. Des jours durant, Bolokodougou ne rythme plus qu’au son des lamentations de son vieux polygame.

Sans aucun doute, la douleur de Boukari rappelle celle de toutes les victimes de l’excision, sauf qu’en dehors du malheur de son pauvre garçon, la sienne est le reflet d’une justice du sort qui voudrait qu’il en tire la leçon qui s’impose : l’arrêt total de son soutien à ces actes barbares.

Solo Niaré

Cinq bonnes raisons sur 100 pour tout abandonner et devenir marabout

Ne cherchez plus. Le seul métier au monde qui ne connaît ni la crise, ni la disette, encore moins la faillite, est trouvé. Si jamais, au plus grand hasard, vous optez pour « marabout » en Afrique, c’est bingo ! Le marabout est une personne reconnue pour avoir le pouvoir de résoudre tout type de problème. Le marabout est aux Africains et, de plus en plus aux Occidentaux, ce que le psy est à ceux qui ont des sous à jeter par la fenêtre.

Flyer type d'un marabout

Flyer type d’un marabout 3.0

Dans son attirail, il faut compter un grand boubou, une barbe blanchie ou rougie par du henné, un galet en granite frotté régulièrement, mais discrètement sur le front afin d’y laisser cette marque -si caractéristique qu’affiche un fidèle rompu à la prière-, quelques versets déclamés avec emphase, un chapelet d’un mètre de diamètre égrainé à longueur de journée, quelques gris-gris composés de tête de corbeau gris et de cornes de bouc, une pléthore de décoctions d’arbres entreposées dans un 9 mètres carrés, sombre et à l’effluve volontairement putride. Enfin, une grande natte tissée dans la paille permet de recevoir des clients ou des patients en détresse affective. Place ici au seul quidam subsaharien qui défie la misère quels que soient les aléas de la crise.

Les avantages que procure le maraboutage sont nombreux et ne se rencontrent dans aucun autre métier sur Terre. Tels des demi-dieux au pouvoir incommensurable, les marabouts règnent en pacha et s’arrogent le droit d’ingérence totale et entière dans tous les aspects de la vie de leur communauté, du moins dans la vie de ceux qui ont eu, une fois, recours au service.

1 – Le marabout est un homme dont la richesse ne fait que croître : 

En plus des fortes sommes d’argent que ses patients lui payent, les dons en nature et les offrandes perçues pour intercéder contre le mauvais sort donnent à ces auto-déclarés « faiseurs de bonheur » un éventail plus large de patrimoine. Les gens affluent nuit et jour vers eux. Le client est facturé à la tête, car le marabout sait qui est qui dans sa communauté et lui pompe toujours le maximum qu’il peut en fonction de son niveau social.

2 – Le marabout est un homme craint et respecté : 

Détenir le pseudo-pouvoir de faire des miracles, là où toutes les autres forces occultes se sont avouées impuissantes, est logiquement en mesure de «foutre la pétoche» au commun de ses pigeons. Le marabout joue brillamment sur cette corde sensible et s’efforce à faire le lit de sa réputation sur l’extrême crédulité de ses clients. Il construit constamment des mises en scène pour susciter en eux une reconnaissance ad vitam aeternam.

3 – Plus blanchi et nourri qu’un marabout, vous êtes un roi :

Les offrandes et les sacrifices conseillés par le marabout dans la résolution des problèmes que lui exposent ses clients cachent, en partie, ses propres envies. Il suffit qu’il ait envie d’un gigot d’agneau, d’une bavette de bœuf, d’une cuisse de poulet ou d’une papaye bien mûre comme dessert, pour glisser cette liste dans les demandes formulées à ses clients pour qu’ils puissent débloquer leur situation. Il n’a pas besoin de sortir pour aller faire ses emplettes, c’est le caddie qui le rejoint à domicile, rempli de victuailles, tous les vendredis, le jour des offrandes, où il semblerait que les prières ont une forte probabilité d’être exaucées. Le client qui se verra prescrire un bazin* brodé à offrir doit comprendre qu’il est devenu à son tour « faiseur de bonheur » d’un marabout habillé à ses frais.

4 – Les femmes, ah, les femmes !

Parmi les plus grands experts du « rendre l’utile à l’agréable », le marabout trône en tête de liste.

« C’est curatif ! Un petit coup, madame, vous irez mieux ! ». Voici presque un leitmotiv dans son petit cabinet exigu, en fonction de la fragilité de la patiente. C’est un réel abus qui est l’objet d’une omerta sans nom. Malgré les quatre femmes que la religion lui permet d’épouser, le marabout ne manque pas d’arguments financiers pour fournir son harem. Je me demande d’ailleurs si je dois noter ce point 4 parmi les bonnes raisons. Bref !

5 – Aucune porte ne résiste au marabout :

S’il existe quelqu’un sachant brillamment jouer sur la peur, c’est le marabout, maître chanteur en puissance. C’est dans les sous-entendus que les menaces s’illustrent le plus souvent.

– Tu sais à qui tu as affaire ? C’est moi, Karamba Diaby Gassama, le marabout du ministre des Finances.

Autrement dit : « C’est moi qui ai intercédé pour qu’il soit nommé à ce poste. Si tu ne bouges pas ton popotin pour régler mon problème, au mieux, je ferai agir mon carnet d’adresses pour que tu sois limogé ou, pire, je te jetterai un sortilège pour te boucher* à vie.

Les 95 autres bonnes raisons, non inventoriées ici, sont tout aussi insolites les unes que les autres. Ce ne sont pas mes frères « Diakanké», mes chers et adorables « Sinakoun*, qui me démentiront, car ils ont presque fini d’en faire leur chasse gardée.
C’est de l’humour 😉

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Bazin : vêtement en étoffe spéciale (100 % coton) très utilisé comme habit d’apparat en Afrique subsaharienne
Sinakoun : cousinage à plaisanterie
Diakanké : communauté d’origine Soninké, très portée sur l’expansion pacifiste de l’islam.

Souvenir d’une vaccination à l’ancienne

A l’époque, tout ce qui émanait de l’administration ou des instituteurs d’école était parole d’évangile. Le libre arbitre n’était pas si libre qu’aujourd’hui et s’effaçait devant les injonctions des pouvoirs politiques. Sur les ondes de la radio nationale, l’unique station de l’époque, le journaliste vedette en langue nationale distillait, entre deux plages de spots publicitaires dans lesquelles il épatait ses auditeurs, un appel pressant à tous les parents d’élève d’amener leur garnement pour la campagne de vaccination en cours.

Les habitants d'un village font la queue pour se faire vacciner dans une consultation en plein air. Côte d'Ivoire, 1970. (source : Organisation Mondiale de la Santé)

Les habitants d’un village font la queue pour se faire vacciner dans une consultation en plein air. Côte d’Ivoire, 1970. (source : Organisation Mondiale de la Santé)

La veille, effarouché par les récits des ainés qui étaient passés par la même épreuve, j’appréhendai déjà cet instant et passai une nuit entière sans retrouver le sommeil. C’est ce jour que je découvris que, en fait, le matin de bonne heure, le coq n’est pas le premier à chanter, mais plutôt la poule, dans un caquètement moins audible que le roi de la basse cour lorsqu’elle invite les poussins à picorer. Il n’y avait pas école, mais nous étions obligés d’y aller après le petit déjeuner comme tout le monde pour se faire injecter. C’était jour de vaccination.

Par centaines, nous nous suivions à la queue leu leu, attendant chacun son tour de passer devant l’infirmier en blouse blanche. Tenant en main une espèce de pistolet et son gros flacon de soluté, à chaque tir, l’agent de santé faisait mouche sur nos frêles muscles du bras avec la même et unique aiguille. Le rythme était si accéléré qu’en une demie journée il avait fini par nous faire tous détester cette campagne que l’on disait « salutaire » pour nous.

Le Ped-o-Jet, un pistolet de vaccination automatique. 1970 (source : Organisation Mondiale de la Santé)

Le Ped-o-Jet, un pistolet de vaccination automatique. 1970 (source : Organisation Mondiale de la Santé)

La réaction était toujours la même chez chacun d’entre nous : deux jours de fièvres et le bras douloureux et engourdi par la piqûre. La vie reprenait après son cours normal, ponctuée par les mêmes maladies infantiles de notre époque : paludisme, rougeole, varicelle, dysenterie, fièvre jaune et la plus redoutable tueuse d’entre elles, l’hépatite A, B ou C ou « sayi », son nom en Bambara, le dialecte local. Elle faisait un ravage, cette sale maladie, mais, à force, on s’en était accoutumé, immunisés pour les plus résistants. Certaines personnes disaient à l’époque que c’était une complication du paludisme là où les grand-mères l’attribuaient à la main maléfique d’un sombre sorcier.

Le plus curieux était la classification chromatique qu’on faisait localement de ses variantes. En effet, en fonction de la coloration des yeux du malade, blanche ou jaune, on pouvait alors évaluer la gravité d’une couleur à l’autre.

Quelques années plus tard, lorsque j’eus suffisamment d’informations pour évaluer à quel point nous étions tous livrés à une effroyable chaine de contamination due à ce pistolet à aiguille unique, je compris alors que je pouvais remercier le ciel d’être parmi les miraculés. On était livré à la mort là où nos parents pensaient nous trouver un moyen de protection. L’hépatite, le tueur silencieux, comme plein d’autres maladies dites péjorativement propre à l’Afrique, devinrent ainsi endémiques par la bénédiction de cette médecine de masse de l’époque.

Les miraculés que nous sommes arborons aujourd’hui une cicatrice anodine à l’épaule, témoin d’une inadvertance qui aurait pu nous emporter tous si la létalité des maladies de l’époque égalait les tristement célèbres VIH et Ebola.

Solo Niaré

08 mars : Faut-il naître femme pour naître esclave ?

Réveillée à 6H du matin par des coups de fouets en rafales avec ces phrases :

– Qui est le salopard qui t’a déchiré avant moi, sale pute sans dignité… ?

Elle eut à peine le temps d’apercevoir celui qui lui a passé la bague au doigt, 14h plus tôt, celui-là même qui a prononcé avec joie « Je promets de te prendre pour épouse pour le meilleur et pour le pire… de te chérir, de t’aimer… » la battre comme un sac. Le sang ! Oui, le sang avait teint ce boubou blanc, traditionnel habit de la nouvelle mariée. Elle perdit connaissance. Ce furent, alors, les voisins, alertés par les cris qui affluèrent pour arrêter les coups qui pleuvaient encore sur une femme inerte, saignant, puis la transportèrent aux urgences médicales.

Elle y restera trois jours, dont 6h de coma. A son réveil effectif, une seule question la taraudait :

– Qu’est-il arrivé à Diakité ? Se précipita-elle de prendre des nouvelles de son époux.

Anna, la seule tante qui accepta de rester à son chevet, essaya de lui donner quelques explications :

– Tu n’étais pas vierge… ! Comment t’as pu nous faire ça ? 

Pas vierge ! Battue par son mari, un gendarme, pour n’avoir pas été vierge ; rejetée par sa famille, pour n’avoir pas gardé son hymen intact pour le rendez-vous de la chambre nuptiale. Quand elle raconte n’avoir pas perdu que connaissance, mais aussi sa dignité, son honneur, le respect de la communauté ; elle est convaincue d’avoir raté l’éducation des futurs enfants qu’elle aurait voulu avoir, mettant son désir de maternité à l’eau.

Dans cette tragédie sanglante, à qui faut-il en vouloir ? Le bourreau de mari, cet individu inconscient de s’être humilié en humiliant son épouse ? Où est-ce la famille de la victime qui, depuis les premières heures du drame, tenter d’étouffer l’affaire en suppliant le conjoint de reprendre « son dû », sa toute fraîche épouse répudiée ?

Elle n’eut pourtant pas gain de cause, la pauvre. Trois jours plus tard, après une série de reproches des siens, elle fut ramenée dans son foyer conjugal pour y être de nouveau admise, après s’être couchée à même le sol afin de recevoir le pardon de cet homme, son mari, celui-là même qui avait le devoir de la protéger.

@SoloNiare

Et au bout, tu seras une femme

Campagne de lutte contre l'excision en Guinée

Campagne de lutte contre l’excision en Guinée

Ma mère m’aidait à faire mon dernier bagage, mon sac à dos. Elle était très émue de voir partir sa fille unique : moi­.

– Tu vas adorer ton séjour, Assyni. Me dit-elle.

Assyni, c’est le petit nom qu’elle m’a donné. Après de longues plaintes en vain pour lui faire oublier ce que j’ai nommé un « baby name », j’ai finalement accepté. Elle continua avec un ton nostalgique :

– Tu as des tantes géniales et des grands parents très affectueux. Ils te réclament tous. Tu vas tellement t’y plaire que je craigne que tu ne veuilles plus revenir. De plus, tu vivras au cœur de cette belle chaleur humaine, la solidarité, la cohésion sociale, l’entraide. Je suis ravie que tu aies accepté d’y aller.

Mais M’man, tout le monde dit que tu es un modèle social, ici. Je vis déjà au milieu de ces mêmes valeurs humaines depuis ma naissance grâce à toi, lui répondis-je les yeux remplis de larmes.

Depuis un an que ce voyage se prépare. La famille, au pays, ne cessait de me réclamer. Mes parents n’y ont vu aucun inconvénient. D’ailleurs, ils étaient ravis que j’adhère à l’idée d’effectuer un retour aux sources.

Le voyage fut paisible et l’accueil chaleureux. Mon oncle Kaly était venu me chercher avec sept autres membres de la famille. Les traditionnelles salutations ont fait que je ne vis pas passer le trajet de l’aéroport à la maison.

Une semaine avait passé depuis mon arrivée. J’étais parfaitement intégrée. Les tantes avaient déjà débuté mon initiation dans le clan des épouses parfaites, avec des révélations passionnantes. Même s’il est vrai que je ne suis pas de leur avis selon lequel : le foyer conjugal tient uniquement entre les mains de la femme. Je me prêtais au jeu. Ici, la société est divisée selon le genre. Pendant que les femmes sont préparées pour leur future vie de famille, les hommes sont entraînés à gouverner. Cela n’était pas mes convictions, mais je décidais de m’en tenir aux leçons reçues, sans vouloir perturber ce qui doit être une tradition ancrée depuis des siècles. Surtout pour suivre les conseils de Papa :

Sois sage et respectueuse des valeurs, s’il te plaît. Evite de te plaindre trop souvent. Tu y vas juste pour trente jours.

Un matin, ma cousine Yaye, vint me réveiller, toute excitée :

Assana, tu dors encore ? Vociféra-t-elle presque.

Je ne comprenais pas le motif de cette joie, mais je lui souris, encore endormie, tout en essayant de marmonner une phrase cohérente.

– Qu’y a-t-il, s’il te plaît ?

– C’est ton jour aujourd’hui et toi tu es au lit, comme si de rien n’était ! Continua elle avec des grands gestes de la main.

– Mon jour ? Répondis-je avec méfiance

– Ouiiiiii, tu seras sacrée femme tout à l’heure. Allez, lève-toi et prépare toi. Je reviens tout de suite. Récria-t-elle

Le temps de la rattraper pour une ample explication, elle avait filé comme une ombre. Je suivis donc ses conseils en quittant aussitôt le lit.

– Ainsi, une fête se prépare en mon honneur. Marmonnais-je debout face à mon image dans le miroir.

Jeunes écolières en Guinée. Crédit photo : Unicef

Jeunes écolières en Guinée. Crédit photo : Page Facebook Unicef Guinée

Au bout d’une demi-heure, je sortis dans la grande cour et trouvais, à ma grande surprise, qu’elle était vide, plus personne. Même sur la grande terrasse surmontée d’un toit, il n’y avait qu’une simple natte étalée. Une sensation de mal-être m’envahit. Tout à coup, un groupe de femmes franchit le portail, elles se dirigeaient vers moi. Je reconnus quatre de mes tantes : Alima, Anna, Koudejja et Sirantou. Les cinq autres m’étaient inconnues. Leur vue au lieu de m’apaiser, amplifia ma peur. J’eus cette sensation étrange qu’un malheur était en chemin.

Je les saluai en affichant un sourire figé. Elles me souriaient toutes et, arrivées à moi, Tante Koudejja, la grande sœur de mon Papa, me prit la main en m’entrainant sur la terrasse.

Elle commença, ce qui allait être mon calvaire.

– Assana, aujourd’hui, c’est ton jour.

Je restais coincée dans un bloc invisible, à l’écouter, et je ne puis placer un mot. Elle continua sans trop prêter attention à la statuette que j’étais devenue. Au cours de son « devil speech », elle regarda plus ses consœurs.

– Nous avons insisté pour ton retour au pays, car il est temps de faire de toi, une femme complète. Qui sera acceptée par un homme. Rappelle-toi, depuis le début, les leçons qui te sont inculquées ici, chaque femme est conçue pour un homme. Même s’il est vrai que tu es née et que tu as grandi en France, cela ne fait pas de toi une blanche. Le séjour d’un tronc d’arbre dans la mare n’en fera pas un caïman. Donc, après consultation, les cauris ont révélé que ce jour est le bon pour t’exciser.

Pour toute réaction, j’eus le réflexe de m’enfuir. A partir de cet instant tout alla très vite. Je fus rattrapée par deux des femmes inconnues et toutes s’y sont mises pour m’étaler de force sur la natte. Il faut reconnaitre que mon faible poids me faisait passer pour un gibier facile à bloquer. Mes jambes furent écartées et maintenues dans cette position par quatre d’entre elles et mon pagne détaché par la plus vieille des femmes. Je criai, appelai au secours. Ma bouche fut fermée par une main puissante. Mes larmes coulaient, mes pensées allaient à ma mère, mon père, mes frères : je me sentais trahie. Mon cœur fut sur le point de rompre lorsque mon regard croisa le couteau de l’exciseuse. Ce couteau qui coupa mon slip et qui allait m’enlever ma féminité. Je souhaitai à cet instant que la vie me quitte avec mon clitoris.

Est-ce cela la gentillesse familiale dont s’enorgueillissait ma mère, la fraternité que prônait mon père ?

Finalement, elle le saisit, mon organe érectile. Je sentis le fer sur ma chair….

– Assyni, Assyni réveille-toi ! M’appela une voix.

Je sursautai aussitôt du lit et mon regard tomba sur mes deux bagages posés à côté de l’armoire. Je continuai l’inspection de la chambre, sous le regard ébahi de mon père. Je vis mon billet d’avion rangé dans mon passeport. Instinctivement mes doigts glissèrent sous mon pyjama pour y chercher ce qui me fut coupé. A mon grand soulagement, tout y était, intact. Intacte. Je me jetai alors dans les bras de mon père pour y pleurer. Il me calma juste avec ces mots.

– Le voyage est annulé, je l’ai compris avec ton cauchemar.

Solo Niaré

Tabaski : L’enfant et le mouton, cruel festin

De Bamako à Islamabade et d’Istambul à Boulbinet, il n’y a pas un seul individu, de tout âge et de tout obédience religieuse confondue, pour qui la Tabaski, fête qui commémore le sacrifice d’Abraham où les fidèles musulmans sont appelés à sacrifier un mouton, n’est pas un grand rendez-vous de réjouissance collective. Et derrière chaque « Aid Moubarak », « Sambé Sambé », « Deweneti », « Salimafo » qui signifient bonne fête de Tabaski dans plusieurs langues, revient toujours la fierté de montrer son appartenance à une communauté et, surtout, le bonheur de partager avec les siens son incontournable festin de viande de mouton, en barbecue pour les uns ou en recette locale pour les autres.

Devenant ainsi le symbole de cet événement annuel, celui qui trinque le plus aux premières heures de la fête après la mosquée, c’est bien le mouton. A chaque énonciation de la tabaski, me vient ce souvenir atroce de ces scènes d’une extrême cruauté qu’on affligeait au gamin que j’étais. Pouvaient-ils à l’époque savoir qu’en m’amenant sur le marché des moutons, me laisser faire le choix du bélier de la famille ou, du moins, en me le faisant croire, me confier le soin de lui mettre la corde au cou et le traîner, docile, jusqu’à la maison, il créait un lien très fort entre le gamin et l’animal au destin scellé ?

L'enfant et le mouton de Tabaski. (Crédit Photo : Solo Niaré)

L’enfant et le mouton de Tabaski. (Crédit Photo : @mnabe)

Fier avec le bélier entre les venelles du quartier, durant une semaine avant la fête, mon entente avec cet animal très sympathique était connue de tous. Je n’avais plus qu’un seul passe-temps : bichonner, nourrir, câliner, laver, nettoyer, brosser, le promener tel un chien domestique une fois le matin, une fois le soir, abandonnant mes copains dans leur parti de foot. Il me le rendait bien, ce grand bélier, d’un blanc immaculé, dodu avec ces deux cornes qui se tordaient en s’étirant sur sa tête telle des défenses d’éléphant, en me suivant partout dans ma fanfaronnade devant les voisins. Sept jours durant, ce lien était si fort que, finalement, je n’avais plus besoin de corde comme laisse pour trainer ce bel animal dans nos deux promenades quotidiennes. Il était désormais mon meilleur copain et moi le sien.

– Non, pas les moutons dans ta chambre.

Un refus illogique ! C’est bien le seul truc qu’un enfant peut comprendre d’une telle phrase lorsqu’il décide d’inviter son meilleur pote dans son chez lui, sa chambre. J’ai perlé ma petite larme de tristesse ce jour, le soir de la veille de la Tabaski et, en ramenant mon ami sous le manguier qui lui avait été destiné comme abri, je lui dis :

– Personne ne peut nous séparer, hein ! Tu es mon meilleur ami.

De la tête, il me fit une sympathique gratouille sur le flanc et fouetta l’air de sa queue, comme réponse, à croire qu’il comprenait ma peine. Je remplis un bol d’eau que je lui glissai avant de prendre congé de lui. Le savoir seul dans la nuit noire, livré aux moustiques, aux « Tokloto » et aux « wôklôni », nos croque-mitaines locaux, me fendit le coeur et me priva de sommeil jusqu’aux premières lueurs du jour.

Tôt le matin, pendant que les uns et les autres s’affairaient pour se vêtir de leurs beaux boubous en bazin incroyablement gominé et brodé, je courus rejoindre la blancheur du duvet de mon pote. Une très longue séance de toilettage s’en suivit jusqu’à la fin de la prière du matin.

Soudain, je vis s’introduire dans notre cour à la suite des gens qui revenaient de la mosquée, une vielle connaissance du quartier : le dibitier (boucher) du coin de la rue. Il vint et, comme tout le monde, commença à se débarrasser de son habit de fête et sortit un couteau d’un fourreau attaché à sa ceinture.

– Amenez le mouton, aussitôt l’exigea-t-il.

Deux de mes grands cousins vinrent précipitamment vers moi.

– Bouge de là, gamin, me dirent-ils et se mirent très rapidement à vouloir détacher le mouton, sans ménagement.

L’animal, qui était habitué à la douceur, surpris par cette désinvolture soudaine, fut un long bêlement, essaya de leur résister en secouant la tête dans tous les sens et recula vers moi. Face à cette réaction, mes cousins, deux brutes d’une hardiesse totalement inconvenante que j’ai encore en mémoire, s’en agrippèrent et le traîna dans la boue jusqu’au dibitier, tachant son beau pelage que j’avais mis une semaine à rendre plus blanc que blanc.

– Laissez mon copain, leur criai-je en les suppliant et en les tapant de mes petits poings en vain.

Tous les hommes de la famille firent un groupe autour du dibitier et du mouton, mon copain cloué au sol par d’énormes bras musclés et, en choeur, ils répondaient « amina » aux versets qu’un d’entre eux récitait avec véhémence. Mes pleurs se firent encore plus fort pour les implorer de me rendre mon copain, car je venais de comprendre l’issu de leur subit intérêt pour lui.

Pendant ce temps, psalmodiant d’autres versets, le dibitier accroupi, une main sur le cou du mouton et sans prêter attention à mes douleurs infantiles, il passa la lame tranchante de son couteau sur la gorge de cet être qui était le mien. Je vis plusieurs jets de sang giclés dans un débit tellement fort qu’ils laissaient des traces profondes dans le sol. Les bêlements de douleur de l’animal s’étouffèrent dans un râle intenable.

Le mouton venait de quitter la vie, ceci je l’avais bien compris, rien qu’avec ce vent glacial tel un adieu qui me secoua et me foudroya le coeur à jamais.

Tabaski, jour de fête ! … Pas pour tout le monde. Snif !

@SoloNiare

L’épopée de Soundjata Keïta : une imposture historique montée de toutes pièces

Un griot à Diffa – Niger / Source : Wikipédia Commons

Je me rappelle encore, comme si c’était hier, une de ces nuits de pleine lune d’Afrique où nous étions bercés dans un litanique chant de grillons et la mélopée stridente des moustiques. Nous trépignions d’impatience tout en grattant insouciamment de nos petits doigts de gamins nos corps meurtris de piqûres devant le perron de la chambre du griot Bandiougou, grand conteur à ses heures perdues. Pour le motiver à nous plonger, encore une énième fois, dans ces univers qu’il a l’art de rendre plus que vrais dans nos imaginaires, comme l’histoire de Soundjata, nous entonnions en chœur :

« Bandiougou, une histoire ! Bandiougou, une histoire !!! »

Devant notre insistance, il se décide enfin à sortir de sa minuscule chambre avec son « djéli n’goni », le célèbre luth traditionnel à 4 cordes des griots et une natte qu’il déroule aussitôt. Sans attendre qu’il nous invite à nous y installer, nous nous précipitons pour avoir la meilleure place, en formant un demi-cercle autour de ce conteur de talent qui ne se lasse pas, comme ses ascendants avant lui le faisaient avec les nôtres, en récits chantés et déclamés, de nous dépeindre l’empire du Mali et ses grandes « figures historiques », Soundiata et compagnie. Bandiougou est Kouyaté, il est de la lignée des griots d’Afrique au sud du Sahara, la mémoire d’une tradition séculaire orale qui se transmet depuis des siècles de génération en génération.

A l’époque, nos postures et celles des adultes restaient toujours religieuses, tout comme maintenant, durant les veillées nocturnes, devant la télé ou toutes les autres sources qui véhiculent avec grandiloquence cette épopée mandingue présentée comme sève de l’identité culturelle de toute l’Afrique de l’Ouest. Scientifiques, chercheurs et intellectuels africains s’investissent dans des thèses, des essais, des colloques ou des conférences et se penchent avec voracité sur cette tranche d’histoire.

L’origine du canular

Soumangourou Kanté, appelé roi de la forge du fait de la maîtrise de cet art par son royaume, le Sosso, vit en parfaite harmonie avec son voisin de l’empire du Mali et son souverain, Naré Famagan Konaté (père de Soundjata), avant que celui-ci n’agisse en connivence avec des enturbannés porteurs d’une nouvelle idéologie venant du sable. Le royaume Sosso avait toujours été, avant cette nouvelle donne, le principal fournisseur du Mandingue en outils agricoles (daba, pioches) et militaires (flèches, machettes et boucliers).

Irrité par l’ampleur d’une traite négrière sans précédent entreprise par ce voisin indélicat, avec les Almoravides (Arabes), Soumangourou et son peuple de forgerons déclarent la guerre au Mandingue qui, malgré l’entente séculaire existante, venait se ravitailler en marchandises humaines dans les retraites initiatiques animistes du Sud. Soumangurou bénéficiera du soutien des griots et assimilés dans cette entreprise de défense de l’intégrité des Noirs en Afrique subsaharienne.

Suite à cette guerre entre voisins, l’enfant miraculé d’une poliomyélite, Soundjata, que les voyants de l’époque annonçaient comme futur empereur, se réfugie dans une ville fortement islamisée du Nord, Koumbi Saley, capitale des Soninké, dans l’actuelle Mauritanie. Les Almoravides se saisirent de l’annonce divinatoire et apportèrent une aide conséquente à Soundjata pour mettre fin à la résistance anti-esclavagiste mise en place par Soumangourou Kanté. Après l’éviction du roi du Sosso, Soundjata instaurera avec ses alliés affairistes, lors d’une grande rencontre appelée « Kouroukan Fouka », une nouvelle spiritualité dominante et une Constitution inspirée de la charia islamique. Cet nouveau texte remaniera en profondeur l’organisation sociale de l’Afrique au sud du Sahara, qui passera d’une structure linéaire à une structure hiérarchique basée sur la domination de maîtres sur des sous-hommes.

A partir de cette date, on assiste alors à une remise en cause totale des us et coutumes existants et à la généralisation de l’attribution des prénoms arabisés en lieu et place de ceux issus de la culture locale du moment et de ceux qui ont existé par le passé. Le cas le plus illustre est celui donné au premier Noir, le roi Khary (dimanche ou le jour du marché en bambara), qui a monté une expédition maritime pour atteindre l’autre extrémité de l’océan Atlantique, l’Amérique pour être précis. Aboubakr 2 fut le nom qu’on lui aurait attribué ,car phonétiquement conforme à la vision arabo-musulmane du paysage africain.

En représailles aux soutiens apportés à Soumangourou, les griots et assimilés seront classés comme des sous-hommes ou hommes de caste face aux nobles et seront définitivement mis à l’écart de toute implication quant à la gestion de la citée. Une version de l’histoire du Mandingue, celle des vainqueurs, leur sera imposée de ce fait, en leur qualité de détenteurs de la tradition orale, pour être transmise à jamais à la postérité. Une partie des Soninké, réfractaires à la nouvelle doctrine à la mode, sera classée comme paria et sera bannie de cet espace géographique. Ils iront former plus loin, dans le Sud, la communauté des « Ban mana» (Ban : refus, mana : maître ou dogme) ou Bambaras, groupe ethnique de l’actuel Mali, littéralement « ceux qui ont refusé le dogme», sauvegardant ainsi leur culture et leur spiritualité d’origine. Aujourd’hui, au Mali, on retrouve encore des Bambaras authentiques qui clament cette origine et utilisent le même slogan d’appartenance de l’époque : « ni Allah sôna, a ma son » « Que Allah le veille ou pas ! ».

A partir de cette date, le négoce d’esclave entre le Sud et les Almoravides prendra une ampleur extraordinaire, vidant cette région de ses bras valides

Classifications des sources

La diversité des sources a apporté d’innombrables contradictions, non des moindres, entre la plupart des versions selon qu’elles viennent d’une lignée spécifique de griots, d’une chronique rédigée par les explorateurs arabes limités à Tombouctou entre le 12e et le 15e siècle, des œuvres romanesques contemporaines, théâtrales et scientifiques. Toutes les informations collectées à ce jour viennent de ces sources : proches dans l’espace géographique (griots) ou proches dans le temps (explorateurs arabes). A signaler que les intellectuels dans leur ensemble s’inspirent toujours de ces deux principales sources (griots et explorateurs arabes) et le restituent au gré de leur affinité ethnique, culturelle et religieuse.

Pour des gens moins aveuglés par leur proximité directe avec le sujet, ces séries d’approximations substantielles relevées de part et d’autre devraient forcément éveiller un doute certain. Mais tel est rarement le cas pour des raisons multiples et diverses.

C’est un peu comme l’histoire d’un petit garçon qui écoute en boucle le récit épique du vaillant prince auquel il s’identifie jusqu’au jour où il tombe sur la même histoire avec son héros dans la peau d’un moins que rien. Indescriptible peut être le choc qu’il subit. Certaines personnes, dans ces conditions, adoptent une posture légitime de déni total, un refus catégorique de voir leur rêve s’écrouler comme un château de cartes.

Assemblée constitutive de l'empire du Mali dirigée par Soundjata. Sur le banc des accusés, griots, forgeron, fins, garanké sont réduits en hommes de caste ou esclave à vie. Source Wikipédia Commons

Assemblée constitutive de l’empire du Mali dirigée par Soundjata. Sur le banc des accusés, griots, forgeron, fins, garanké sont réduits en hommes de caste ou esclave à vie. Source Wikipédia Commons

Le Kouroukan Fouga ou le banc des accusés

La charte du Kouroukan fouga, comparée, à tort, par certains à la Déclaration universelle des droits de l’homme, cache en vérité une des plus effroyables tragédies de l’histoire de l’Afrique noire. Elle pose les bases d’une société ségrégationniste lancée dans une vendetta contre une partie des peuples qui la constitue.

Fin 1236, un an après la bataille de Kirina où on assiste à la déroute des résistants au dogme nouveau et au négoce arabo-musulman d’esclaves noirs et la fuite de Soumangurou dans une grotte où on ne le retrouvera plus, les nouveaux maîtres de l’empire du Mali organisent une rencontre pour faire l’état des lieux avant d’introniser Soundjata Konaté. Ils se rendent compte que rien n’était encore joué tant que la soumission complète des soutiens les plus importants de ce soulèvement, les griots et assimilés, n’est pas acquise. La disparition miraculeuse de leur mentor, le puissant roi sorcier, Soumangourou, ajoute à la frayeur que la simple invocation de ce nom provoque. Comment se débarrasser d’une communauté si importante et de qualité sociale exceptionnelle pour le seul motif d’avoir soutenu la résistance ? Une communauté qui, en plus du fait qu’aucune preuve matérielle de la mort de Soumangourou n’était disponible, serait encline à croire tôt ou tard au retour du célèbre thaumaturge.

N’ayant aucune nouvelle de ce roi forgeron qui les protégeait contre les razzias intempestives menées par les Almoravides, le Mandingue, partagé entre inféodés à l’islam et anti-esclavagistes tombe dans une espèce de léthargie. Durant un an, tout le monde se regarde en chiens de faïence. Les prémices d’une instabilité, qui serait catastrophique au nouveau pouvoir en quête de légitimité, sont là. Le jeune Soundjata doit réagir, trouver une sortie de crise qui le légitimerait devant son peuple divisé. C’est à partir de là qu’entre en jeu le génie que l’histoire lui attribue. Il orchestre alors une rencontre à grande ampleur au cours de laquelle il pose, avec le concours de tous les adeptes du dogme des sables, les jalons d’une société nouvelle, conforme aux aspirations de ses partenaires enturbannés. Une effroyable et ingénieuse inquisition va alors être mise en place.

Coiffure bambara (source : Wikipédia Commons)

Coiffure bambara (source : Wikipédia Commons)

Soundjata décide, avec ses alliés, de réduire en hommes de castes inférieures toutes les entités ayant apporté un soutien quelconque à Soumangourou Kanté, à défaut de les exclure définitivement de l’empire. Beaucoup d’entre eux n’attendront pas l’annonce de cette terrible sentence et prendront le large vers le Sud et l’Ouest dans les régions de Koundara en Guinée et chez les Mandingo de la SénéGambie. C’est chez ces derniers que l’on peut trouver aujourd’hui les versions de l’histoire du Mandingue dans laquelle Soumangourou est hissé sur un piédestal digne de son rang.

Ce système instituera le plus long apartheid que l’humanité ait jamais connu, réduisant les griots et assimilés dans un semi-esclavage et une discrimination épouvantable qui est encore d’actualité. Les griots, les Niamakalas, les Founé, les forgerons et assimilés peuvent témoigner de cette ségrégation institutionnalisée qu’ils subissent encore en Afrique noire.

Au détour d’une lecture d’une transcription d’un illustre griot, Wa Kamissoko, qui accepta de livrer ses archives orales à son ami, Youssouf Tata Cissé, dans une des œuvres écrites, reconnue comme référence incontournable, le célèbre griot dit dans un passage évoquant l’investiture de Soundjata, peut-être anodin, mais lourd de sens : « Je ne peux pas tout dire, sinon… ». Wa Kamissoko n’est-il pas en train de dire par là qu’aucun pouvoir ne repose sur une légitimité absolue

Le déni

Toutes ces informations détaillées ici sont loin de sortir du néant, car elles ne sont, au contraire, pas inconnues des gens avertis. Les griots de tout bord, ceux se réclamant de la lignée de Balla Fassakè Kouyaté et ceux qui descendent des exclus du Mandé, distillent dans leurs différentes sagas orales des indices qui mettent la puce à l’oreille sur le mensonge qu’on leur intime de transmettre depuis neuf siècles.

Le déni de la réalité et  » le politiquement correct  » aidant, l’Afrique subsaharienne s’est accoutumée de manière stupéfiante à cette histoire déformée, épousant de ce fait une culture qui lui a été imposée dans le seul but de l’asservir.

C’est une institution qui est certes attaquée à travers ce texte, mais un besoin d’éclaircissement s’impose tant le mensonge à son origine est abject.

Le déclin de l’empire Sosso a ouvert les vannes du plus grand négoce d’esclaves noirs entre le Sud et les Almoravides du Nord et a conduit à neuf siècles d’égarements culturels de l’Afrique subsaharienne au profit d’une outrancière arabo-islamisation des us et coutumes.

Quid du maintien de la notion de sous-hommes entre Maghreb et Afrique noire, serait-elle à l’origine du racisme ? Cette question me revient chaque fois que je relis cette citation d’Ibn Kaldoum (1332 – 1406), historien médiéval et philosophe social musulman : « Les nations nègres sont en règle générale dociles à l’esclavage, parce qu’ils  (Nègres) ont des attributs tout à fait voisins à ceux d’animaux stupides. »

Des siècles d’impostures soutenues par une version formatée de l’histoire et acheminées, contre leur gré, par une partie des griots, ont fini par escamoter la vérité. Mais si vous écoutez bien certains de nos griots vous pourrez deviner dans leurs contes, dissimulé par des images et des ellipses le récit du roi Forgeron, voilà ce qui reste malgré tout de la mémoire d’une culture en perdition.

Solo Niaré

Petit lexique du parler français en Afrique noire

Allons à la découverte de quelques mots et expressions insolites habilement insérés dans le quotidien du parler français dans certains pays d’Afrique. Bien qu’elles ne répondent pas à une logique précise, leur étymologie reste tout de même très surprenante. D’où l’objet de cette petite série accompagnée d’illustrations.
Quelques exemples venant de Guinée-Conakry.

A vos zygomatiques !

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Coster : tirer de accoster

C’est-à-dire : garer sa voiture au bord de la route comme des marins qui accostent un navire.
Exemple : Je me costerai dans le noir pour me cacher des bandits

Onomatopées diverses :

C’est-à-dire : Dèh, wallaï, hè, hô, hî, hon, go, n’gnè, kah, iyo…
Exemple : Wallaï, aujourd’hui là, il fait chaud, dèh ! Si ça continue comme ça, je vais aller à la plage, go !
Application : à utiliser pour la ponctuation et le renforcement du propos… avec modération tout de même, sous risque de devenir absolument incompréhensible. Sauf si vous voulez faire carrière dans la doublure des voix dans des films de Jackie Chang.

Ça va un peu

Ça va un peu !
C’est-à-dire : ça va doucement (et pas forcément sûrement)

Exemple :
Individu n°1 : comment ça va ?
Individu n°2 : ça va un peu…

Application : ça va un peu… surtout, il n’y a pas l’argent (phrase rituelle des soldats lors des barrages de nuit… Prévoir un peu de temps pour négocier ou un peu de monnaie pour partir vite).

A très bientôt pour la suite.

@SoloNiare

Privilège du nom contre délit de sale gueule

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Mano Malozé était le sobriquet d’un vieux tirailleur sénégalais de la seconde guerre mondiale. Il avait hérité de ce surnom durant la campagne contre les troupes nazis et aimait en parler en boucle entre deux noix de kola qu’il arrivait à peine à croquer. A voir l’état de ses chicots restants, on pouvait aisément s’imaginer qu’ils avaient été mis à rude épreuve par le temps. Siné Boplani, de son vrai nom, avait 20 ans en 1943 lorsqu’on l’enrôla de force dans son village subsaharien et l’achemina vers la Casamance pour un pré service militaire qu’il complétera finalement lors du grand rassemblement des tirailleurs sénégalais dans le camp de transit de Thiaroye, dans la banlieue de Dakar.

Il ne manquait pas d’anecdotes tordantes sur son passage en France. Les gens de son village en raffolaient et n’avaient de cesse de lui demander de le leur raconter. Mano Malozé avait acquis un don de conteur extraordinaire avec le temps et savait rendre captivant ces récits en y insérant toujours quelques expressions françaises méconnues des villageois. Le degré d’alphabétisme qu’il avait acquis de son service militaire l’avait hissé au même rang que les premiers scolarisés de sa région. Et donc très souvent, il se la jouait intello et en avait gardé des mécanismes qui suscitaient, à chaque fois, d’énormes éclats de rire. C’était le spectacle comique que tout le monde s’arrachait quand il s’y mettait.

Pendant la guerre, la première procédure de cantonnement du bataillon de tirailleurs de Mano Malozé fut pour lui une expérience mémorable. Un moment qu’il narre dans ses détails les plus précis. Ce jour, quelque part vers Toulon, l’intendance générale de la base militaire procédait à l’appel des soldats pour les répartir dans leurs dortoirs respectifs. Chaque soldat se voyait ainsi orienter vers un numéro de bâtiment correspondant à son origine. Cette répartition commença, à tout Seigneur, tout honneur, par les soldats français. Ainsi, parmi les Paul Dupont, Jean-François, Bertrand Bardou et assimilés, Mano Malozé eut la grande surprise d’entendre son nom, Siné Boplani, cité pour rejoindre le même bâtiment que les soldats blancs. Il ramassa ses affaires avec un petit sourire narquois au coin des lèvres et partit précipitamment rejoindre son dortoir sous le regard éberlué de ses compagnons d’armes africains qui, à l’époque, trouvaient presque normal la discrimination dont ils étaient régulièrement victimes.

Mano Malozé fut soudainement stoppé devant le seuil de son dortoir par un sous-officier blanc de l’intendance qui lui demanda les raisons de sa présence en ce lieu.

– Zé rézoin mon doltoir, chef ! lui fit il fièrement et voulut continuer.
– Ton dortoir, mais ça va pas non ? Comment ça se fait ?

Le sous-officier lui demanda son nom et vérifia sur la liste accrochée sur la porte d’entrée. Il constata non seulement qu’un Siné Boplani y figurait, noir sur blanc, entre un Jacques Bonsergent et un Edouard Gauche et qu’en plus, le nom était suivi de la mention Corse.

– Tu viens d’où réellement ?
– Zé wiens direct du bâtiment intendance !
– Non, je parle de ta ville, ton village, abrutis !
– Zé wiens de Youkounkoun, cercle de Koundara !

Le sous-officier en voulut à cet instant de méprise de l’agent d’enregistrement qui faillit leur faire partager le gîte avec un noir, tirailleur corse. D’un coup de crayon vif et nerveux, il fit plusieurs traits sur le nom de Mano Malozé sur la liste à même le mur et l’invita à le suivre vers son vrai dortoir, auprès des siens, les tirailleurs sénégalais.

Arrivé dans le bâtiment, les hués moqueurs d’accueil de ses amis n’entachèrent en rien son humour.

– Mon nom m’a lozé, mon visage m’a délozé ! leur lança t-il avec un grand sourire aux lèvres.

Depuis ce jour, Siné Boplani n’eut d’autre appellation pendant toute la guerre jusqu’à son retour dans son village natale dans le Sahel que ce « Mano Malozé » tiré de sa célèbre phrase à ses amis « Mon nom m’a logé, mon visage m’a délogé »

Au delà du racisme ordinaire et de la discrimination raciale courante qui marqua l’histoire des tirailleurs sénégalais pendant qu’ils se sacrifiaient pour libérer la France, la cristallisation de leur pension pendant plusieurs années vit beaucoup d’entre eux finir leur vie dans les conditions les plus misérables. Ce qui fut le cas de Siné Boplani, soldat héroïque à Toulon et à Lyon face à la Wehrmacht du 3è Reich d’Adolf Hitler.

@SoloNiare

Là où les anciennes gloires du foot narguent l’oubli

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Là où les anciennes gloires du foot narguent l’oubli

Dans les réactions après l’attribution du ballon d’or, un grand nom du football disait : « Nous essayons tous d’être meilleurs à nos différents postes afin de laisser de bons souvenirs pour la postérité. » Si jamais ceci est l’unique motivation de tous les joueurs de foot, les villes africaines offrent une archive très ludique des anciennes gloires du ballon rond. De quoi satisfaire tous ces renards des surfaces de réparation qui cherchent à marquer leur époque. Mieux que les tirages papiers des figurines Panini, cette base de données à la sauce africaine n’est pas seulement riche, elle est bien vivante et d’un burlesque très épatant.

La foire aux surnoms

Entre Fontaine (France), Euzobio (Portugal), Pélé (Brésil), Dalin (Suède), Inzaghi (Italie), Okwaraji (Nigéria), Falikou (Cote d’Ivoire), Ravaneli (Italie), Platini (France), Nii Lamptey (Ghana), Wadle (Angleterre), Francescoli (Urugay)… entre autres, il n’y a pas un de ces joueurs, tombés dans l’oubli d’usage, qui ne retrouvent pas une seconde vie sur le moindre espace aménagé en terrain de foot dans les rues africaines. Les contemporains de ces talents cités sont amusés de voir subitement réapparaitre leurs idoles d’il y a deux, trois, quatre ou cinq décennies. Sur la plupart de ces terrains improvisés, du goal à l’avant centre, tous les joueurs portent un pseudo. Même le juge arbitre n’est pas en reste. Les rares fois où un de ces footballeurs en herbe déroge à cette règle, soit il a refusé le sobriquet qui correspond à son très mauvais niveau, soit il s’emmerde seul à la maison.

J’ai un surnom, donc je suis Fouteux2

Le surnom revient au joueur selon que son dribble chaloupé rappelle celui de son idole ou selon que la puissance de ses tirs rappelle la frappe de mule du joueur qu’il adule. Ce n’est pas les Dunga (Brésil) ou les « alias Roberto Carlos » qui diront le contraire. Des fois, seule suffit la simple manifestation de vouloir se faire baptiser du surnom du footballeur qui les séduit, auquel cas, il devrait se hâter de le floquer plus vite que les autres postulants au dos de leur tee-shirt. Le mérite du pseudo à partir du talent et son attribution en fonction des pieds carrés s’inscrivent comme les seuls critères qui régissent ce phénomène.

Certains grands stades ayant abrité des éditions de compétitions internationales trouvent également leur nom remis au goût de cette mode, mais dans une autre forme d’utilisation plutôt originale. C’est ainsi que dans ces villes africaines, on ne va pas au stade du Maracana (mythique enceinte brésilienne ayant abrité deux finales de coupe du monde), mais on joue au maracana : une partie de foot entre deux équipes de cinq joueurs chacune avec de petites cages de but de 70cm de hauteur pour 1m de largeur. Les règlements varient d’un lieu à l’autre.
Fouteux4Comme synonyme de ce même type de jeu à 5, quand dans certaines autres villes on préférera dire qu’on va au bundesh (Bundeshliga, championnat allemand), d’autres l’appelleront coquettement « jeu de salon », dû à l’étroitesse du terrain sur lequel se pratique souvent ces parties de foot très techniques.

« Jamber » qui vient du nom du joueur Hamada Jambay signifie que l’on n’est pas titulaire sur un match. Un rappel très railleur de la dernière saison catastrophique où le marseillais avait élu domicile sur le banc des remplaçants.

Aux grands footeux, la rue reconnaissante

Les grandes compétitions internationales d’envergure, telles que la Coupe d’Afrique des Nations, la Coupe du monde et la Champion’s league sont souvent les périodes de pêches des surnoms. Les razzias s’effectuent également durant les championnats les plus médiatisés. Plus un joueur brille par son talent pendant ces rendez-vous, plus il y a de l’engouement pour floquer son prénom au dos d’un maillot contrefait venant d’Asie. Ces rues africaines deviennent, de ce fait, une espèce de baromètre de la popularité de ces footballeurs où les meilleurs d’entre eux sont célébrés, les plus nuls, moqués et les moyens, snobés.

Aux footeux, un panthéon où ils resteront des immortels à jamais, l’Afrique le leur rend drôlement bien.

Solo