08 mars : Faut-il naître femme pour naître esclave ?

Réveillée à 6H du matin par des coups de fouets en rafales avec ces phrases :

– Qui est le salopard qui t’a déchiré avant moi, sale pute sans dignité… ?

Elle eut à peine le temps d’apercevoir celui qui lui a passé la bague au doigt, 14h plus tôt, celui-là même qui a prononcé avec joie « Je promets de te prendre pour épouse pour le meilleur et pour le pire… de te chérir, de t’aimer… » la battre comme un sac. Le sang ! Oui, le sang avait teint ce boubou blanc, traditionnel habit de la nouvelle mariée. Elle perdit connaissance. Ce furent, alors, les voisins, alertés par les cris qui affluèrent pour arrêter les coups qui pleuvaient encore sur une femme inerte, saignant, puis la transportèrent aux urgences médicales.

Elle y restera trois jours, dont 6h de coma. A son réveil effectif, une seule question la taraudait :

– Qu’est-il arrivé à Diakité ? Se précipita-elle de prendre des nouvelles de son époux.

Anna, la seule tante qui accepta de rester à son chevet, essaya de lui donner quelques explications :

– Tu n’étais pas vierge… ! Comment t’as pu nous faire ça ? 

Pas vierge ! Battue par son mari, un gendarme, pour n’avoir pas été vierge ; rejetée par sa famille, pour n’avoir pas gardé son hymen intact pour le rendez-vous de la chambre nuptiale. Quand elle raconte n’avoir pas perdu que connaissance, mais aussi sa dignité, son honneur, le respect de la communauté ; elle est convaincue d’avoir raté l’éducation des futurs enfants qu’elle aurait voulu avoir, mettant son désir de maternité à l’eau.

Dans cette tragédie sanglante, à qui faut-il en vouloir ? Le bourreau de mari, cet individu inconscient de s’être humilié en humiliant son épouse ? Où est-ce la famille de la victime qui, depuis les premières heures du drame, tenter d’étouffer l’affaire en suppliant le conjoint de reprendre « son dû », sa toute fraîche épouse répudiée ?

Elle n’eut pourtant pas gain de cause, la pauvre. Trois jours plus tard, après une série de reproches des siens, elle fut ramenée dans son foyer conjugal pour y être de nouveau admise, après s’être couchée à même le sol afin de recevoir le pardon de cet homme, son mari, celui-là même qui avait le devoir de la protéger.

@SoloNiare

J’ai couché avec le Maure de mon enfance

A l’époque, haut comme trois pommes, pieds nus, ventrus et systématiquement morveux comme des limaces, mes copains d’enfance et moi, avions souvent comme réponse au « Dégagez, petits noirs » que nous lançait sans cesse le commerçant maure du coin de la rue, une sympathique chansonnette qu’on poussait en chœur.
Souraka Mahamet, a tè kouloushi don, a té diloki don.
(Mahamet, le maure, toujours nu sous son habit.)

Car, nous croyions tous alors, ainsi que se le disait tout le monde dans les rues d’Afrique au Sud du Sahara, que le maure ne porte jamais rien sous son boubou, comme les écossais sous leur kilt.

Drapé dans un magnifique boubou du Sahara d’un éclatant bleu azur, il feignait alors de nous prendre en chasse mais n’osait jamais quitter son échoppe. Mais comme le pot de miel et son insatiable mouche, nous revenions toujours vers l’enturbanné échanger notre argent de poche de la semaine contre les friandises que lui seul vendait dans la rue. A force de nous pincer atrocement et régulièrement les oreilles comme punition à notre petit refrain contre son hypothétique nudité, nous nous sommes finalement habitués à la douleur et n’avions de cesse à venir l’importuner toujours et toujours. Un jeu.

Boubou traditionnel en Mauritanie. Source : http://partiefaire1tour.net/article.php3?id_article=69

Boubou traditionnel en Mauritanie.
Source : http://partiefaire1tour.net/article.php3?id_article=69

De l’autre coté de son arrière cour, sa femme, Fatma, bien enveloppée comme le dirait une expression grossophobe, s’occupait tranquillement dans un transvasement habile et régulier du thé à la menthe sucrée, de la théière au verre et du verre à la théière. Nous venions quelques fois vers elle lui demander si Amza, le petit noir de notre âge qu’on croyait être leur fils, pouvait venir jouer avec nous. Une fois sur cinq, nous trouvions notre copain d’âge soit entrain de laver plusieurs ustensiles de cuisine, soit occuper à masser les pieds pleins de cellulites de cette maman qui le soumettait à des corvées d’adultes. La réponse était invariablement, « non », des fois suivi de : « djakalmé », (Bâtard), ouste, Amza travaille !

Nous prenions alors nos jambes à notre cou, mais revenions toujours voir si Amza avait un peu de répit pour venir s’écorcher le pieds avec nous sur les pavées rocailleux de la rue.
Mais le petit Amza n’était en fait pour cette marâtre, que le nègre du Maure, et comme le veut leur « tradition », encrée dans leur culture et quasi institutionnalisée en Mauritanie, « Le maure a toujours besoin de son nègre ». Ce besoin étant quotidien et permanent notre ami Amza avait bien du mal à se joindre à nos jeux d’enfants.

Plusieurs années après, à Grand-Bassam en Côte d’Ivoire, je tombe sur une réincarnation très insolite de mon maure en la personne d’un blogueur parmi la soixantaine invitée par Mondoblog pour dix jours de formation. J’apprends à mon arrivée à 23h que je partage la même chambre d’hôtel que lui. La 201, une des rares face à la brise marine où je le rejoins aussitôt. Il faut dire qu’il a du goût, mon Othello. Je tombe sous le charme du lieu. J’entre. Accueil très froid, ponctué par quelques semblants d’amabilités dont le caractère forcé ne m’échappe pas. Je mets cela sur la fatigue du long voyage qu’il a dû effectuer. J’installe ma valise au pied d’un immense lit, presque un terrain de foot, l’unique de la chambre.

Mon boutiquier dans mon lit, la nuit sera inédite. Le film de mon enfance me revient suivi de plusieurs questions auxquelles, je me disais, qu’il apporterait des réponses. Pour l’instant, je ne craignais pas de me faire pincer les oreilles par ce partenaire d’une nuit et des neuf autres à venir, lui qui, à présent, semblait avoir fait vœux de silence depuis quelques minutes en me tournant le dos dans le lit. Sur les trois mètres de largeur du lit, 2m50 nous séparent. Une timidité d’adolescente pudique qui aurait raison du plus entreprenant des amants. Et bien quoi, décèle t-il en moi quelque bouillonnant Eros dépêché par RFI pour  lui faire découvrir les secrets de l’amour pour tous. Raté.

Au petit matin, je suis le premier debout, mon pacsé gît à sa même place, effarouché recroquevillé sur lui même. Nul besoin d’un psy pour diagnostiquer les stigmates d’une nuit que la morale ne m’autorise pas à dévoiler. Je n’ai pas de problème de conscience, mon consentement et le sien ont été donnés en amont à RFI avant le voyage. Je le laisse dans sa méditation et pars m’enivrer de l’air pur océanique. L’appel de la plage est irrésistible. Je m’élance pour quelques foulées sur le sable qui s’étale à perte de vue.

Au retour, une heure après, du nouveau dans notre gîte, un deuxième matelas siège en biais au pied de l’énorme lit.
Bonjour ! Une nouvelle couchette, on reçoit un troisième ? lui dis-je en pensant en même temps qu’après la nuit passée mon Maure va littéralement se congeler sous mes yeux.
T’inquiète. Je l’ai fait venir pour moi, me dit-il avec un sourire cette fois-ci réussi sûrement l’effet de l’exceptionnelle nuit que je lui ai offerte.
C’est moi qui vous ai trouvé ici, dis-je. Dans ces conditions, c’est vous le propriétaire de la chambre, je prends le matelas.
Vous savez, nous les maures, traditionnellement (Ah la tradition !) nous sommes des nomades, on peut dormir partout.

Il orienta complètement vers lui la petite télé qui siégeait sur la commode en face du grand lit et, après avoir saisi la télécommande, pianota sur les touches des chaines et du volume. Je trouvais meilleurs programmes télé dehors : le complexe qui nous accueille, ces cocotiers, à un jet de pierre cet océan bleu azur qui rivalise avec le boubou du maure, ces formations en data journalisme et ce cosmopolitisme unique apporté par ces dizaines de blogueurs. Le Paradis.

Je me suis fondu dans ce décor de rêve faisant de lui mon principal lieu de glandouille après le travail, donnant ainsi toute la latitude à mon voisin de bien profiter seule de sa chambre. Unique, le plaisir à devenir l’homme poisson de Grand-Bassam, à se laisser emporter pas la force de ces vagues de trois mètres de haut et du ressac qui te donne l’impression de voguer vers le Brésil en face.

Le troisième jour, j’apprends le dernier que mon maure se barre. On aurait quand même pu en parler entre « copains », moi sur mon gigantesque terrain de foot et, lui, plus bas, sur sa natte de bédouin entrain de zapper entre TVivoire et France24.
– Mince, il n’est pas satisfait du nègre qu’on lui a fourni ?
Mais lui m’apportera une autre raison à ce départ précipité.
– Il y a un gros imprévu qui me fait partir au plus vite.

Je n’ai pas sauté au plafond comme certains pourront le penser parce qu’il me laisse seul dans notre chambre nuptiale. Rien de tout ça. Le paradis était dehors, rien qu’à moi tout seul. J’y tenais. J’étais attristé de le voir partir le seul qui pouvait me délivrer de cette incessante question : « Les Maures, ils sont vraiment nus sous leur boubou ? ». Mais mon nomade reprenait sa route, comme sa tradition, que dis-je son instinct, le lui commandait.

Deux semaines après Bassam, en consultant mes mails, je tombe sur un Google alerte qui me signale un billet de blog me citant. Curieux, je traque le lien et tombe sur un blog, c’est celui de mon maure. Je suis content d’avoir des nouvelles de lui et de découvrir ses écrits. Il est d’une reconnaissance qui me ravit. Il garde même une excellente impression de nos trois jours de flirt. Parmi près de 80 personnes, je suis « le copain Solo » de Bassam, l’unique, mais celui qui a eu la maladresse, l’incorrection, de ne pas avoir voulu être le nègre à sa solde, comme le réclame la grande tradition de sa tribu, et la tradition c’est important. Moi, le béninois, oups, une erreur de frappe, les suggestions automatiques de nos claviers savent nous jouer des tours. Mais ça se corrige ça.

Au jeu des consentements violés, il me répond en mettant ma photo comme illustration de son billet d’humeur. Un très « beau » texte qui nous apprend qu’ils ont eu dans l’avion l’outrecuidance de transmettre les consignes de sécurité en anglais à lui, le francophone. Un texte qui se bat comme un beau diable pour faire comprendre la nécessité de la prise en compte de la culture des autres surtout la question du partage du lit, fut-il aux dimensions de terrain de foot, avec un copain noir béninois de Grand-Bassam.

Un texte qui n’est autre qu’un plaidoyer pour imposer,  sans contradicteur car les commentaires son systématiquement effacées, sa « tradition », et derrière ça hypocritement caché la justification de l’existence d’une suprématie du maure sur le nègre « Le Maure a besoin de son nègre ». Et faute d’avoir pu me pincer les oreilles, moi le noir ramené au même pied d’égalité que lui grâce au partage d’un lit, le voilà déversant sa rancœur dans un blog douteux qui restera malgré sa suppression pour longtemps sur la toile grâce au très indiscret cache de Google.

@SoloNiare

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Pour info, ce billet est la réponse que j’apporte à un texte qui me cite nommément et qui m’a profondément choqué. Pour le lire, ici –> http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:sDfdUQcY9g0J:dabdat.mondoblog.org/voir-grand-bassam-revenir/-/1132+&cd=1&hl=fr&ct=clnk&gl=fr&client=firefox-a