D’où vient cet étrange appel à crucifier les touristes ?

Wa bamban ! Le type auquel s’adresse cette injonction d’une bande de bambins hyper excités est tout de suite reconnaissable. En plus de son aspect caucasien et de son bermuda à six poches, venu d’occident, il affiche toujours ce même inaltérable regard, curieux et émerveillé de tout et de rien. Il tient en général, lors de son bref séjour de touriste dans ces villes, une bouteille d’eau minérale qu’il boit au goulot après chaque gros coups de chaleur et, autour du cou en bandoulière, un Canon D500 qu’il ajuste à chaque nouvel élément que son petit guide du routard n’a pas répertorié dans ses pages. De son numérique, ce chasseur de souvenirs fige les moments en déambulant, chaussé indifféremment de confortables spartiates, fameuses sandales tressées qui lui voueront un intérêt des plus étranges dans ces rues.

Une caliga romaine (Source: http://fr.wikipedia.org/wiki/Caligae)

Une caliga romaine (Source: http://fr.wikipedia.org/wiki/Caligae)

Wa bamban ! Ces fougueuses clameurs des marmots à son passage lui font comme un boum au coeur, et en retour, tellement ravit de l’atypique marque d’hospitalité, il leur dégaine son sourire figé de commerciaux de Darty, ignorant tout de la sentence derrière cette expression locale. S’il savait ?

A chaque « Wa bamban ! », les gamins se bidonnent, sautent de joie, montrant de leurs petits doigts aux uns et aux autres ce touriste qui, au final, commence à se demander la cause de tant d’allégresse. Il s’arrête, face à ces espiègles garnements devenus un peu moqueurs à son goût et, des deux mains ouvertes, mi étonné, mi excédé, il cherche à leur demander par ce geste universel ce qui ne vas pas. Ce réflexe semblant faire partie du jeu provoque une réaction inattendue, les rendant encore plus hilares.

–       Jésus, Wa bamban ! scandent en groupe tous les enfants en indexant les chaussures du touriste.

Face ces scènes devenues familières dans ces rues, certains adultes se laissent également emporter par le comique de la situation et s’esclaffent devant le regard médusé du touriste. Dans ces rues où tout le monde a encore en mémoire ces projections de films en plein air de protestants évangélistes en version Soussou, le dialecte local. Des « wa bamban » (crucifiez-le) accompagnant la scène de crucification de Jésus Christ et ses apôtres, chaussés en tropéziennes ou en caliga romaine comme le touriste moqué dans la rue, sont à l’origine de cette situation un peu cocasse dont ces rues raffolent.

Le jour qu’il vous prendra de fouler les rues de Boulbinet ou de Matoto à Conakry, chaussé de ses sandales tressées jusqu’au mollet, ne vous étonnez pas des « Wa bamban », ces quolibets que les mômes ne manqueront pas de vous gratifier. Il n’y aura pas mort d’homme de toutes les façons.

@SoloNiare

Je hais les grins !

Thé_end

Il n’est pas un seul misérable jour en Afrique subsaharienne, depuis plusieurs décennies, en milieu rural comme en zone urbaine où l’on ne localise pas régulièrement un grin, ce petit attroupement de personnes flânant autour d’une théière bouillante en train de refaire un monde qui leur a filé entre les doigts.

Très souvent réunis dans un coin de rue à l’ombre d’un baobab, d’un manguier ou d’un acacia selon le pays où ils se trouvent, ou encore adossés à un pan de mur au flanc d’une habitation pour ne citer que ces différents lieux, ces hommes s’activent quotidiennement dans la préparation de thé vert qu’ils sirotent nonchalamment entre eux. Une culture importée et très mal adaptée qui, avec le temps, est devenue une image d’Epinal des rues africaines des cinquante dernières années.

Je hais ces grins définis par les sociologues comme un lieu quotidien de papotage autour de l’actualité, de la vie publique et surtout privée des gens. Ces lieux qui ne sont qu’une ode aux commérages futiles et puérils et qui offrent le même spectacle choquant de la rue Woro Fila à Fanok (Dakar), en passant par le carrefour d’Haoussa Baba à Bagadadji (Bamako) jusqu’au longory de Boulbinet (Conakry). Le mode d’emploi reste le même pour ces chantres de l’oisiveté : l’assistanat, rien que l’assistanat.

Les grins sont devenus une véritable institution. Les membres des grins qui vont de simples ados aux adultes de tout âge constituent une communauté  unique de fainéants qui a su développer une tout autre variante de la répugnance au travail et à l’effort. Le comble est qu’ils se vantent d’avoir mis sur pied un espace de consolidation des liens sociaux entre eux à travers un prétendu système de solidarité. Mais la réalité est autre, car ces chômeurs intentionnels sont sous perfusion quotidienne. Ils vivent d’aides venant d’un parent en Occident ou d’un fonctionnaire de l’administration pour lequel ils s’activent dans un proxénétisme aggravé moyennant quelques rétributions.

Verre de Thé_1Je hais ces bouches à nourrir qui n’ont aucune idée de ce que peut coûter quatre heures en moyenne par jour pour un individu. Quatre heures, une durée pendant laquelle ils ont pris l’habitude d’engloutir, pendant une tournée de thé, beaucoup de sucre et gonflent ainsi   le taux de diabétiques dans une Afrique qui peine à faire face à ses « vraies » pandémies.

Quand vous épluchez un membre d’un grin, il est toujours loisible de dénicher entre ses strates le portrait craché d’un facile cintre sur jambes pour tee-shirt de campagne électorale, prompt à monnayer son suffrage contre des babioles insignifiantes et à arpenter les pavés banderole en main en beuglant « votez tel ou tel !!! ».

Je hais ces ventres sur pied remplis de DIF (dilatation intérieure de la fierté) après avoir accompli leur supposé devoir journalier autour de ce verre de thé de la déchéance.

Je les hais, tous, les uns affalés sur une chaise de maille se partageant une mèche de clope à 10, les autres se délectant dans une fainéantise gélatineuse à l’affût d’un touriste occidental pour lui proposer un verre de thé pendant une partie de causette, forcément en échange de quelques euros.

Et quand il n’est pas au chômage et qu’il bénéficie d’une situation enviable : bon salaire, femme et enfant, le grin pour lui est la couverture idéale pour se livrer à multiples relations adultérines. Un très laconique « Je suis au grin » à madame étant établi comme un passe-droit au fil du temps et donc une excuse pour cette bande de coureurs de jupons que je hais au plus haut point.

Je hais cette culture des grins de faire du thé pour s’unir ou de s’unir pour faire du thé qui n’a toujours rien produit. Continuer à faire l’impasse sur le rôle nuisible de ces voraces qui ont un demi-siècle au compteur enraye tout esprit d’entreprise d’une jeunesse africaine qui peine à se trouver des modèles.

Je les hais, ces fainéants

J’ai dit !

Solo Niaré