J’ai couché avec le Maure de mon enfance

A l’époque, haut comme trois pommes, pieds nus, ventrus et systématiquement morveux comme des limaces, mes copains d’enfance et moi, avions souvent comme réponse au « Dégagez, petits noirs » que nous lançait sans cesse le commerçant maure du coin de la rue, une sympathique chansonnette qu’on poussait en chœur.
Souraka Mahamet, a tè kouloushi don, a té diloki don.
(Mahamet, le maure, toujours nu sous son habit.)

Car, nous croyions tous alors, ainsi que se le disait tout le monde dans les rues d’Afrique au Sud du Sahara, que le maure ne porte jamais rien sous son boubou, comme les écossais sous leur kilt.

Drapé dans un magnifique boubou du Sahara d’un éclatant bleu azur, il feignait alors de nous prendre en chasse mais n’osait jamais quitter son échoppe. Mais comme le pot de miel et son insatiable mouche, nous revenions toujours vers l’enturbanné échanger notre argent de poche de la semaine contre les friandises que lui seul vendait dans la rue. A force de nous pincer atrocement et régulièrement les oreilles comme punition à notre petit refrain contre son hypothétique nudité, nous nous sommes finalement habitués à la douleur et n’avions de cesse à venir l’importuner toujours et toujours. Un jeu.

Boubou traditionnel en Mauritanie. Source : http://partiefaire1tour.net/article.php3?id_article=69

Boubou traditionnel en Mauritanie.
Source : http://partiefaire1tour.net/article.php3?id_article=69

De l’autre coté de son arrière cour, sa femme, Fatma, bien enveloppée comme le dirait une expression grossophobe, s’occupait tranquillement dans un transvasement habile et régulier du thé à la menthe sucrée, de la théière au verre et du verre à la théière. Nous venions quelques fois vers elle lui demander si Amza, le petit noir de notre âge qu’on croyait être leur fils, pouvait venir jouer avec nous. Une fois sur cinq, nous trouvions notre copain d’âge soit entrain de laver plusieurs ustensiles de cuisine, soit occuper à masser les pieds pleins de cellulites de cette maman qui le soumettait à des corvées d’adultes. La réponse était invariablement, « non », des fois suivi de : « djakalmé », (Bâtard), ouste, Amza travaille !

Nous prenions alors nos jambes à notre cou, mais revenions toujours voir si Amza avait un peu de répit pour venir s’écorcher le pieds avec nous sur les pavées rocailleux de la rue.
Mais le petit Amza n’était en fait pour cette marâtre, que le nègre du Maure, et comme le veut leur « tradition », encrée dans leur culture et quasi institutionnalisée en Mauritanie, « Le maure a toujours besoin de son nègre ». Ce besoin étant quotidien et permanent notre ami Amza avait bien du mal à se joindre à nos jeux d’enfants.

Plusieurs années après, à Grand-Bassam en Côte d’Ivoire, je tombe sur une réincarnation très insolite de mon maure en la personne d’un blogueur parmi la soixantaine invitée par Mondoblog pour dix jours de formation. J’apprends à mon arrivée à 23h que je partage la même chambre d’hôtel que lui. La 201, une des rares face à la brise marine où je le rejoins aussitôt. Il faut dire qu’il a du goût, mon Othello. Je tombe sous le charme du lieu. J’entre. Accueil très froid, ponctué par quelques semblants d’amabilités dont le caractère forcé ne m’échappe pas. Je mets cela sur la fatigue du long voyage qu’il a dû effectuer. J’installe ma valise au pied d’un immense lit, presque un terrain de foot, l’unique de la chambre.

Mon boutiquier dans mon lit, la nuit sera inédite. Le film de mon enfance me revient suivi de plusieurs questions auxquelles, je me disais, qu’il apporterait des réponses. Pour l’instant, je ne craignais pas de me faire pincer les oreilles par ce partenaire d’une nuit et des neuf autres à venir, lui qui, à présent, semblait avoir fait vœux de silence depuis quelques minutes en me tournant le dos dans le lit. Sur les trois mètres de largeur du lit, 2m50 nous séparent. Une timidité d’adolescente pudique qui aurait raison du plus entreprenant des amants. Et bien quoi, décèle t-il en moi quelque bouillonnant Eros dépêché par RFI pour  lui faire découvrir les secrets de l’amour pour tous. Raté.

Au petit matin, je suis le premier debout, mon pacsé gît à sa même place, effarouché recroquevillé sur lui même. Nul besoin d’un psy pour diagnostiquer les stigmates d’une nuit que la morale ne m’autorise pas à dévoiler. Je n’ai pas de problème de conscience, mon consentement et le sien ont été donnés en amont à RFI avant le voyage. Je le laisse dans sa méditation et pars m’enivrer de l’air pur océanique. L’appel de la plage est irrésistible. Je m’élance pour quelques foulées sur le sable qui s’étale à perte de vue.

Au retour, une heure après, du nouveau dans notre gîte, un deuxième matelas siège en biais au pied de l’énorme lit.
Bonjour ! Une nouvelle couchette, on reçoit un troisième ? lui dis-je en pensant en même temps qu’après la nuit passée mon Maure va littéralement se congeler sous mes yeux.
T’inquiète. Je l’ai fait venir pour moi, me dit-il avec un sourire cette fois-ci réussi sûrement l’effet de l’exceptionnelle nuit que je lui ai offerte.
C’est moi qui vous ai trouvé ici, dis-je. Dans ces conditions, c’est vous le propriétaire de la chambre, je prends le matelas.
Vous savez, nous les maures, traditionnellement (Ah la tradition !) nous sommes des nomades, on peut dormir partout.

Il orienta complètement vers lui la petite télé qui siégeait sur la commode en face du grand lit et, après avoir saisi la télécommande, pianota sur les touches des chaines et du volume. Je trouvais meilleurs programmes télé dehors : le complexe qui nous accueille, ces cocotiers, à un jet de pierre cet océan bleu azur qui rivalise avec le boubou du maure, ces formations en data journalisme et ce cosmopolitisme unique apporté par ces dizaines de blogueurs. Le Paradis.

Je me suis fondu dans ce décor de rêve faisant de lui mon principal lieu de glandouille après le travail, donnant ainsi toute la latitude à mon voisin de bien profiter seule de sa chambre. Unique, le plaisir à devenir l’homme poisson de Grand-Bassam, à se laisser emporter pas la force de ces vagues de trois mètres de haut et du ressac qui te donne l’impression de voguer vers le Brésil en face.

Le troisième jour, j’apprends le dernier que mon maure se barre. On aurait quand même pu en parler entre « copains », moi sur mon gigantesque terrain de foot et, lui, plus bas, sur sa natte de bédouin entrain de zapper entre TVivoire et France24.
– Mince, il n’est pas satisfait du nègre qu’on lui a fourni ?
Mais lui m’apportera une autre raison à ce départ précipité.
– Il y a un gros imprévu qui me fait partir au plus vite.

Je n’ai pas sauté au plafond comme certains pourront le penser parce qu’il me laisse seul dans notre chambre nuptiale. Rien de tout ça. Le paradis était dehors, rien qu’à moi tout seul. J’y tenais. J’étais attristé de le voir partir le seul qui pouvait me délivrer de cette incessante question : « Les Maures, ils sont vraiment nus sous leur boubou ? ». Mais mon nomade reprenait sa route, comme sa tradition, que dis-je son instinct, le lui commandait.

Deux semaines après Bassam, en consultant mes mails, je tombe sur un Google alerte qui me signale un billet de blog me citant. Curieux, je traque le lien et tombe sur un blog, c’est celui de mon maure. Je suis content d’avoir des nouvelles de lui et de découvrir ses écrits. Il est d’une reconnaissance qui me ravit. Il garde même une excellente impression de nos trois jours de flirt. Parmi près de 80 personnes, je suis « le copain Solo » de Bassam, l’unique, mais celui qui a eu la maladresse, l’incorrection, de ne pas avoir voulu être le nègre à sa solde, comme le réclame la grande tradition de sa tribu, et la tradition c’est important. Moi, le béninois, oups, une erreur de frappe, les suggestions automatiques de nos claviers savent nous jouer des tours. Mais ça se corrige ça.

Au jeu des consentements violés, il me répond en mettant ma photo comme illustration de son billet d’humeur. Un très « beau » texte qui nous apprend qu’ils ont eu dans l’avion l’outrecuidance de transmettre les consignes de sécurité en anglais à lui, le francophone. Un texte qui se bat comme un beau diable pour faire comprendre la nécessité de la prise en compte de la culture des autres surtout la question du partage du lit, fut-il aux dimensions de terrain de foot, avec un copain noir béninois de Grand-Bassam.

Un texte qui n’est autre qu’un plaidoyer pour imposer,  sans contradicteur car les commentaires son systématiquement effacées, sa « tradition », et derrière ça hypocritement caché la justification de l’existence d’une suprématie du maure sur le nègre « Le Maure a besoin de son nègre ». Et faute d’avoir pu me pincer les oreilles, moi le noir ramené au même pied d’égalité que lui grâce au partage d’un lit, le voilà déversant sa rancœur dans un blog douteux qui restera malgré sa suppression pour longtemps sur la toile grâce au très indiscret cache de Google.

@SoloNiare

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Pour info, ce billet est la réponse que j’apporte à un texte qui me cite nommément et qui m’a profondément choqué. Pour le lire, ici –> http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:sDfdUQcY9g0J:dabdat.mondoblog.org/voir-grand-bassam-revenir/-/1132+&cd=1&hl=fr&ct=clnk&gl=fr&client=firefox-a

 

 

Vite, des moustiquaires, le paludisme n’attend pas

A même les habitations, des fossés encombrés de détritus peinent à drainer les eaux insalubres vers un lieu où elles ne seront jamais traitées. Dans ces mêmes rues, d’immondes flaques d’eau remplissent les crevasses laissées dans le macadam, ces lieux d’exploit pour le gamin que j’ai été, en relevant des défis lancés par ma bande d’amis. Également, des fosses septiques béantes où, dans mon passé de gavroche des rues de Conakry et de Bamako, j’ai été plusieurs fois à deux doigts du bain le plus puant qui puisse exister. Bienvenue dans le confortable nid du minuscule moustique, vecteur principal de la pandémie la plus meurtrière de notre ère : le paludisme.

Et pas loin de ces égouts à ciel ouvert, habitat de luxe de l’incroyable petit tueur, souvent les soirs, après le repas en famille, j’ai souvenance que nous courions vers grand-père pour l’écouter nous conter l’histoire de Waraba, le terrible lion, de Souroukou, la monstrueuse hyène et de Bamba, la crocodile aux crocs meurtriers. Pendant qu’on se faisait piquer par de farouches moustiques assoiffés de sang, le vieil homme avait ce talent de nous faire comprendre qu’il fallait s’éloigner de ces carnassiers de la savane au risque de se faire tuer, ce qui poussa les hommes à éviter là où ils vivent.

Flaque d'eau stagnante

Une grosse flaque d’eau stagnante dans une rue de Grand-Bassam, un potentiel nid de larves de moustiques, vecteur principal du paludisme

Et comme moi, lorsque j’écoutais les récits de grand-père en me grattant instinctivement pour soulager ces piqûres de moustique comme seule réponse, les populations les plus exposées à la pandémie font aussi avec et se complaisent dans une résignation qui leur coûte les statistiques les plus effarantes :

Le paludisme tue un enfant africain toutes les 30 secondes
Le paludisme demeure l’une des plus graves menaces pour la santé des femmes enceintes.
Il est le 1er motif de consultation (60% des consultations dans les centres de santé)
3,4 milliards de personnes sont exposées au risque majoritairement en Afrique et au Sud-Est d’Asie
Et 12 milliards de dollars perdus chaque année en Afrique du fait du paludisme

Ces chiffres très alarmistes donnent l’impression d’être tiré d’une campagne orchestrée par une agence de com rodée dans le sensationnel. Pourtant, le paludisme n’attend pas, il continue de sévir pendant que ces victimes restent dans l’expectative d’une solution qui peine à se concrétiser. La moustiquaire imprégnée se présente aujourd’hui comme le moyen de prévention le moins couteux de tous. D’où mon adhésion à toute forme de sensibilisation pour la collecte de moustiquaires au profit des populations des terres marginales mal drainées.

A Grand-Bassam entre le 2 et le 12 mai, accompagné de Cyriac Gbogbou, respectable chef de village d’internet en Cote d’Ivoire et de deux blogueuses de la plateforme Mondoblog, Josiane Kouagheu et Chantal Faida, nous avons arpenté quelques rues de la ville, chargé de 100 moustiquaires, fruit d’une collecte lancée sur Twitter, Facebook et Instagram, pour une distribution gratuite aux habitants.

Cette opération « don de moustiquaires imprégnées » a été précédée préalablement de plusieurs séances de sensibilisation bien accueillies par les personnes rencontrées. Elles ont été religieusement à l’écoute des messages de prévention contre le paludisme qu’on leur a apportés et nous ont promis une utilisation quotidienne des moustiquaires. Cyriac Gbogbou s’est proposé de passer les revoir à l’improviste quelques semaines après pour s’enquérir de la bonne utilisation des moustiquaires.


100 moustiquaires, c’est certes peu et semblent créer quelques inégalités sur le terrain face à la prévention contre le paludisme pour les premiers bénéficiaires, mais l’opération a surtout pour but d’attirer l’attention sur cet aspect de la lutte contre la pandémie que beaucoup de spécialistes estiment être le plus efficace. Avec les blogueurs associés à cette opération, nous lancerons prochainement une nouvelle campagne orientée sur une autre ville africaine avec certainement plus de moustiquaires.

Pour revenir à grand-père, contrairement à sa solution de fuir l’habitat du tueur, la moustiquaire imprégnée est pour l’instant le meilleur compromis de bon voisinage contre le paludisme dont le moustique n’est autre que l’impitoyable vecteur. En plus, son déploiement nécessite moins de moyen aux pays concernés qui ne comptent pas pour l’instant faire de l’assainissement et le drainage des eaux insalubres une véritable priorité de prévention.

Un grand merci à tout ceux qui ont soutenu l’opération « Moustiquaire » de Grand-Bassam.

Vous souhaitez participer à la prochaine collecte de moustiquaires imprégnées », n’hésitez pas, contactez @SoloNiare ou sulymane@yahoo.com

Bassam, loi Evin en vain sous les cocotiers

D’Afrique, il y a bien de cela quelques années derrière moi, lorsque j’ai appris l’existence de la loi Evin interdisant de fumer dans les lieux affectés à un usage collectif, je crois avoir sauté au plafond de joie. Mon bonheur était indescriptible. Et, une fois en France, je ne manquais pas de dire « Bien fait pour eux » chaque fois que je croisais quelques fumeurs endurcis en groupe au bas d’un immeuble en train d’aspirer à la va-vite l’addictive nicotine. En hiver, cette joie devenait presque orgasmique. Je l’avais tellement attendu ce moment, que voir nos gentils empoisonneurs se la geler dehors à 0° était certainement la plus cruelle des revanches de la grande communauté des fumeurs passifs que je pouvais imaginer. Oui, jouissif, le spectacle !

Je sens qu’après ce billet, je me ferai plein d’amis lol 🙂

Autant pousser mon sadisme à la limite de la fatwa qui mettra ma tête à prix. Confidence pour confidence. Je m’approche d’eux à chaque fois que l’occasion se présente avec le geste du fumeur en manque et :

– Vous aurez pas une cigarette, svp ?

 Tout est dans le geste pour faire croire que cette mèche vous sera salvatrice. Ils le connaissent, eux, cette sensation de manque, la hantise qu’elle te crée. Ce n’est plus qu’un jeu d’enfant pour faire le fumeur parfait à force d’en avoir croiser des tonnes dans les rues et les troquets de la ville avec le même refrain « Vous aurez pas une cigarette, svp ? ». Un leitmotiv !

Dans le froid de canard, ils sont là, je les vois, ces fumeurs, grelotant sur le verglas car cette loi « merdique » les jette désormais dans la rue loin de leurs ex victimes résignées de longue date. Le pouce opposé à l’indexe comme tenant un mégot et mimant le geste parfait, je m’avance vers eux et laisse faire la solidarité légendaire qu’on leur connait.

J’ai le light ou le roulé à 99% des tentatives. Par contre, je refuse toujours le feu, faisant croire qu’un briquet se trouvait régulièrement à ma portée. Ça aurait été de mon propre gré de ne pas seulement inhaler l’horrible fumée que je déteste plus que tout, mais d’être mon propre bourreau en allumant cette mèche.

Un seul objectif se trame derrière mon imposture qui va faire de moi l’homme le plus détesté des fumeurs. Une imposture bien montée et bien rodée. Une fois la cigarette entre les doigts et après un hypocrite merci sans âme ni foi, j’ai juste à disparaître à l’angle de la première rue et à écraser avec extase l’immonde bête sous mon soulier. Ma scène du crime se résume souvent à cette mèche écrabouillée, gisant émiettée sur le trottoir ou souvent emportée par le moindre petit vent qui se fraie un passage dans la rue en question.

Retour en Afrique, il y a de cela deux semaines environ, à 6h30 de vol de la zone d’application de la loi Evin. Je découvre Grand-Bassam en Côte d’Ivoire, la ville historique où se situe le Tereso, le complexe hôtelier qui nous accueille dans le cadre d’une formation avec des blogueurs venus du monde entier. Je partage la compagnie de quelques addicts à la nicotine et au goudron qui ont pris le même vol que moi venant d’Orly, tous résidant en France. Je les vois déjà s’extasier à l’idée de pouvoir s’acheter des tonnes de cartouches et de l’orgie de fumée qu’ils feront empester.

Mince, t’es dans la mouise, Solo

Je flaire leur revanche se dessiner. Malheureusement, l’arsenal juridique ivoirien n’a rien prévu. Encaisser et fermer sa gueule, le destin de tout fumeur passif au risque de passer pour le problématique du groupe dès le premier jour. Bon, je ne risque pas d’être plus victime qu’un autre, je décide de compter sur le savoir vivre de tout le monde ou de notre « savoir la vie » à nous tous.

« Gare à toi, Solo, si quelqu’un d’entre eux sait ce que tu leur fais endurer en France. »

Première nuit de rêve, une chambre bien climatisée, propre nickel chrome. Constat qui a du coup raison d’une grosse appréhension que j’avais sur l’hôtel. Le matin, 6h30, je sors de ma chambre, juste à un jet de pierre, des vagues de deux mètres qui se soulèvent sur un océan d’un bleu azur, une plage de sable fin surplombée par des centaines et des centaines de cocotiers sur des kilomètres et tout cela couronné par un air d’une pureté indescriptible. Cette sensation de bonheur en le respirant me fait penser au propos de ce fumeur qui m’expliquait ce que lui procure une bonne bouffée de cigarette.

Je pars en courant sans me poser de question, un footing improvisé sur ce sable qui m’oppose peu de résistance. Je suis tellement enivré par ce décor que je ne vois pas les minutes filer. Une heure après, je suis de retour à mon point de départ, dégoulinant de sueur dans la chaleur moite de Grand-Bassam. Une douche s’impose. J’en profite allègrement et sors après rejoindre le groupe dans le restaurant. Ils n’ont pas perdu leur temps, ils sont là, les fumeurs à toutes les bonnes tables et se donnent à cœur joie à poisser l’air matinal, mais ils sont heureux entourés de la majorité non fumeurs. Ils affichent tous cette bonne bouille de petit marmot qui sort de punition et qui se gave du chocolat qui lui avait longtemps été interdit à tort.

L’après-midi, même scène, même brume pendant quelques séances en groupe de travail. Je ne pouvais pas imaginer qu’ils prendraient leur revanche en terre africaine. Il n’y a plus que 9 jours à tenir pour les retrouver de l’autre coté de la méditerranée pour leur dire mille fois :

Vous aurez pas une cigarette, svp ?

@SoloNiare

Vigile, si ce n’est donc mon frère black, c’est moi

Vigile 

En visite dans l’enceinte d’un très grand musée parisien, mes pas se font nonchalants entre les allées d’une magnifique salle d’exposition. Les raisons de cette lenteur ne sont pas à chercher loin, des œuvres muséales sur le bassin du fleuve Congo m’ont attiré là avec Alfred, lui aussi venu de sa Normandie natale pour les mêmes raisons. Il porte une petite veste slim sombre sur une chemise bleu ciel et une cravate fine. Je suis également habillé de la même façon et nous prenons notre temps devant le pittoresque des œuvres exposées, témoins d’une civilisation multi séculaire d’une période méconnue de l’histoire africaine.

Nous baignons dans la pénombre d’une étrange scénographie dans laquelle trônent sur des socles sous vitrine des vestiges de peuples bantou et bamiléké. Un dispositif discret de faisceaux les éclaire de ses spots lumineux. Les légendes sont claires et précises, cependant je fais le guide pour Alfred qui ne tarit pas de questions. Nous bouclons  le tour de l’exposition, immensément satisfaits en ayant pris note sur note.

Dans le hall avant la sortie, une petite halte s’impose logiquement à nous, le temps d’échanger quelques avis à chaud. Ces moments où, plein de DIF (Dilatation intérieure de fierté), tu te dis avoir fait truc important, celui de t’être nourri de savoir qui te rendra moins bête.

Absorbés par nos échanges, nous ne prêtons pas vraiment attention à la scène qui se joue, une très grande femme, de type occidental, nous dépasse se dirigeant vers la salle d’exposition suivante. A 20 mètres environ, elle croise une autre dame, la cinquantaine, une Blanche également, arrivant précipitamment vers elle, l’air très préoccupé.

Savez-vous où se trouvent les toilettes, svp ? demande l’inquiète.
Demandez au vigile là-bas ! répond sans hésitation la girafe en pointant son doigt vers Alfred et moi.
Celle-ci nous rejoint aussitôt à pas rapides et s’adresse illico à moi très poliment, sans même regarder Alfred.
Monsieur le vigile les toilettes, svp ?

A mon tour, très naturellement, je lui indique la direction des toilettes que j’avais aperçues tout près des marches donnant sur le niveau 1. Elle me remercie et  s’engouffre aussitôt dans le compartiment réservé aux femmes avant de claquer la porte derrière elle.

Les minutes qui suivent sont très pesantes. Le fond sonore de la climatisation qui était jusque-là inaudible se fit très bruyant. Ma gêne était visible. Je suis longtemps resté absorbé dans une série de questionnements, que j’abordais ponctuellement au cours de la journée avec Alfred qui ne semblait pas vraiment comprendre cette obsession.

Les stéréotypes ! Cette imagerie fabriquée par la société qui impose à l’esprit paresseux et consentant, qu’être noir et porter un costume cravate implique forcément un seul et unique boulot : gardiennage.

Il faut le vivre pour le comprendre,  et pour ceux qui dégainent le « Oui, mais tu vois le racisme partout, toi ! » la leçon de mon vécu n’est pas encore suffisante. Cependant, mes mélanines plus foncées que celles de mon clone d’ami, Alfred, ont suffi pour faire la différence.

Cette différence qui fait que l’on conçoive qu’un Blanc en costume ressemble à tout sauf à un vigile, tandis qu’un Noir en costume ressemble à un vigile sauf à tout.

@SoloNiare

Petit lexique du parler français en Afrique noire

Allons à la découverte de quelques mots et expressions insolites habilement insérés dans le quotidien du parler français dans certains pays d’Afrique. Bien qu’elles ne répondent pas à une logique précise, leur étymologie reste tout de même très surprenante. D’où l’objet de cette petite série accompagnée d’illustrations.
Quelques exemples venant de Guinée-Conakry.

A vos zygomatiques !

Coster_end

Coster : tirer de accoster

C’est-à-dire : garer sa voiture au bord de la route comme des marins qui accostent un navire.
Exemple : Je me costerai dans le noir pour me cacher des bandits

Onomatopées diverses :

C’est-à-dire : Dèh, wallaï, hè, hô, hî, hon, go, n’gnè, kah, iyo…
Exemple : Wallaï, aujourd’hui là, il fait chaud, dèh ! Si ça continue comme ça, je vais aller à la plage, go !
Application : à utiliser pour la ponctuation et le renforcement du propos… avec modération tout de même, sous risque de devenir absolument incompréhensible. Sauf si vous voulez faire carrière dans la doublure des voix dans des films de Jackie Chang.

Ça va un peu

Ça va un peu !
C’est-à-dire : ça va doucement (et pas forcément sûrement)

Exemple :
Individu n°1 : comment ça va ?
Individu n°2 : ça va un peu…

Application : ça va un peu… surtout, il n’y a pas l’argent (phrase rituelle des soldats lors des barrages de nuit… Prévoir un peu de temps pour négocier ou un peu de monnaie pour partir vite).

A très bientôt pour la suite.

@SoloNiare

Privilège du nom contre délit de sale gueule

tirailleurs3 

Mano Malozé était le sobriquet d’un vieux tirailleur sénégalais de la seconde guerre mondiale. Il avait hérité de ce surnom durant la campagne contre les troupes nazis et aimait en parler en boucle entre deux noix de kola qu’il arrivait à peine à croquer. A voir l’état de ses chicots restants, on pouvait aisément s’imaginer qu’ils avaient été mis à rude épreuve par le temps. Siné Boplani, de son vrai nom, avait 20 ans en 1943 lorsqu’on l’enrôla de force dans son village subsaharien et l’achemina vers la Casamance pour un pré service militaire qu’il complétera finalement lors du grand rassemblement des tirailleurs sénégalais dans le camp de transit de Thiaroye, dans la banlieue de Dakar.

Il ne manquait pas d’anecdotes tordantes sur son passage en France. Les gens de son village en raffolaient et n’avaient de cesse de lui demander de le leur raconter. Mano Malozé avait acquis un don de conteur extraordinaire avec le temps et savait rendre captivant ces récits en y insérant toujours quelques expressions françaises méconnues des villageois. Le degré d’alphabétisme qu’il avait acquis de son service militaire l’avait hissé au même rang que les premiers scolarisés de sa région. Et donc très souvent, il se la jouait intello et en avait gardé des mécanismes qui suscitaient, à chaque fois, d’énormes éclats de rire. C’était le spectacle comique que tout le monde s’arrachait quand il s’y mettait.

Pendant la guerre, la première procédure de cantonnement du bataillon de tirailleurs de Mano Malozé fut pour lui une expérience mémorable. Un moment qu’il narre dans ses détails les plus précis. Ce jour, quelque part vers Toulon, l’intendance générale de la base militaire procédait à l’appel des soldats pour les répartir dans leurs dortoirs respectifs. Chaque soldat se voyait ainsi orienter vers un numéro de bâtiment correspondant à son origine. Cette répartition commença, à tout Seigneur, tout honneur, par les soldats français. Ainsi, parmi les Paul Dupont, Jean-François, Bertrand Bardou et assimilés, Mano Malozé eut la grande surprise d’entendre son nom, Siné Boplani, cité pour rejoindre le même bâtiment que les soldats blancs. Il ramassa ses affaires avec un petit sourire narquois au coin des lèvres et partit précipitamment rejoindre son dortoir sous le regard éberlué de ses compagnons d’armes africains qui, à l’époque, trouvaient presque normal la discrimination dont ils étaient régulièrement victimes.

Mano Malozé fut soudainement stoppé devant le seuil de son dortoir par un sous-officier blanc de l’intendance qui lui demanda les raisons de sa présence en ce lieu.

– Zé rézoin mon doltoir, chef ! lui fit il fièrement et voulut continuer.
– Ton dortoir, mais ça va pas non ? Comment ça se fait ?

Le sous-officier lui demanda son nom et vérifia sur la liste accrochée sur la porte d’entrée. Il constata non seulement qu’un Siné Boplani y figurait, noir sur blanc, entre un Jacques Bonsergent et un Edouard Gauche et qu’en plus, le nom était suivi de la mention Corse.

– Tu viens d’où réellement ?
– Zé wiens direct du bâtiment intendance !
– Non, je parle de ta ville, ton village, abrutis !
– Zé wiens de Youkounkoun, cercle de Koundara !

Le sous-officier en voulut à cet instant de méprise de l’agent d’enregistrement qui faillit leur faire partager le gîte avec un noir, tirailleur corse. D’un coup de crayon vif et nerveux, il fit plusieurs traits sur le nom de Mano Malozé sur la liste à même le mur et l’invita à le suivre vers son vrai dortoir, auprès des siens, les tirailleurs sénégalais.

Arrivé dans le bâtiment, les hués moqueurs d’accueil de ses amis n’entachèrent en rien son humour.

– Mon nom m’a lozé, mon visage m’a délozé ! leur lança t-il avec un grand sourire aux lèvres.

Depuis ce jour, Siné Boplani n’eut d’autre appellation pendant toute la guerre jusqu’à son retour dans son village natale dans le Sahel que ce « Mano Malozé » tiré de sa célèbre phrase à ses amis « Mon nom m’a logé, mon visage m’a délogé »

Au delà du racisme ordinaire et de la discrimination raciale courante qui marqua l’histoire des tirailleurs sénégalais pendant qu’ils se sacrifiaient pour libérer la France, la cristallisation de leur pension pendant plusieurs années vit beaucoup d’entre eux finir leur vie dans les conditions les plus misérables. Ce qui fut le cas de Siné Boplani, soldat héroïque à Toulon et à Lyon face à la Wehrmacht du 3è Reich d’Adolf Hitler.

@SoloNiare

Là où les anciennes gloires du foot narguent l’oubli

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Là où les anciennes gloires du foot narguent l’oubli

Dans les réactions après l’attribution du ballon d’or, un grand nom du football disait : « Nous essayons tous d’être meilleurs à nos différents postes afin de laisser de bons souvenirs pour la postérité. » Si jamais ceci est l’unique motivation de tous les joueurs de foot, les villes africaines offrent une archive très ludique des anciennes gloires du ballon rond. De quoi satisfaire tous ces renards des surfaces de réparation qui cherchent à marquer leur époque. Mieux que les tirages papiers des figurines Panini, cette base de données à la sauce africaine n’est pas seulement riche, elle est bien vivante et d’un burlesque très épatant.

La foire aux surnoms

Entre Fontaine (France), Euzobio (Portugal), Pélé (Brésil), Dalin (Suède), Inzaghi (Italie), Okwaraji (Nigéria), Falikou (Cote d’Ivoire), Ravaneli (Italie), Platini (France), Nii Lamptey (Ghana), Wadle (Angleterre), Francescoli (Urugay)… entre autres, il n’y a pas un de ces joueurs, tombés dans l’oubli d’usage, qui ne retrouvent pas une seconde vie sur le moindre espace aménagé en terrain de foot dans les rues africaines. Les contemporains de ces talents cités sont amusés de voir subitement réapparaitre leurs idoles d’il y a deux, trois, quatre ou cinq décennies. Sur la plupart de ces terrains improvisés, du goal à l’avant centre, tous les joueurs portent un pseudo. Même le juge arbitre n’est pas en reste. Les rares fois où un de ces footballeurs en herbe déroge à cette règle, soit il a refusé le sobriquet qui correspond à son très mauvais niveau, soit il s’emmerde seul à la maison.

J’ai un surnom, donc je suis Fouteux2

Le surnom revient au joueur selon que son dribble chaloupé rappelle celui de son idole ou selon que la puissance de ses tirs rappelle la frappe de mule du joueur qu’il adule. Ce n’est pas les Dunga (Brésil) ou les « alias Roberto Carlos » qui diront le contraire. Des fois, seule suffit la simple manifestation de vouloir se faire baptiser du surnom du footballeur qui les séduit, auquel cas, il devrait se hâter de le floquer plus vite que les autres postulants au dos de leur tee-shirt. Le mérite du pseudo à partir du talent et son attribution en fonction des pieds carrés s’inscrivent comme les seuls critères qui régissent ce phénomène.

Certains grands stades ayant abrité des éditions de compétitions internationales trouvent également leur nom remis au goût de cette mode, mais dans une autre forme d’utilisation plutôt originale. C’est ainsi que dans ces villes africaines, on ne va pas au stade du Maracana (mythique enceinte brésilienne ayant abrité deux finales de coupe du monde), mais on joue au maracana : une partie de foot entre deux équipes de cinq joueurs chacune avec de petites cages de but de 70cm de hauteur pour 1m de largeur. Les règlements varient d’un lieu à l’autre.
Fouteux4Comme synonyme de ce même type de jeu à 5, quand dans certaines autres villes on préférera dire qu’on va au bundesh (Bundeshliga, championnat allemand), d’autres l’appelleront coquettement « jeu de salon », dû à l’étroitesse du terrain sur lequel se pratique souvent ces parties de foot très techniques.

« Jamber » qui vient du nom du joueur Hamada Jambay signifie que l’on n’est pas titulaire sur un match. Un rappel très railleur de la dernière saison catastrophique où le marseillais avait élu domicile sur le banc des remplaçants.

Aux grands footeux, la rue reconnaissante

Les grandes compétitions internationales d’envergure, telles que la Coupe d’Afrique des Nations, la Coupe du monde et la Champion’s league sont souvent les périodes de pêches des surnoms. Les razzias s’effectuent également durant les championnats les plus médiatisés. Plus un joueur brille par son talent pendant ces rendez-vous, plus il y a de l’engouement pour floquer son prénom au dos d’un maillot contrefait venant d’Asie. Ces rues africaines deviennent, de ce fait, une espèce de baromètre de la popularité de ces footballeurs où les meilleurs d’entre eux sont célébrés, les plus nuls, moqués et les moyens, snobés.

Aux footeux, un panthéon où ils resteront des immortels à jamais, l’Afrique le leur rend drôlement bien.

Solo

 

Les chants de l’éclipse ne résonnent plus sur l’Afrique

Carnet-afrique
La science apporte la connaissance mais l’éclipse la poésie des traditions. 

Une procession d’enfants, 14 ans pour le plus âgé, munie de boîtes de conserves vides ou de tessons de calebasses confectionnés en castagnettes, les uns pieds nus, les autres chaussés de « maraka gninty »1 sillonnent les ruelles géométriques de Bamako, pour implorer le sort. Ils chantent et entonnent ensemble :

« Diakouma yé kalo minè, ah kè Alla yé i ka bila ! »
« Le chat a attrapé la lune, pour l’amour de Dieu lâche-la ! »

Portés par le côté ludique, ils bravent la chaleur caniculaire et vont de concession en concession pour des micros sit-in  le temps de collecter une offrande que les familles mettent généreusement à leur disposition.

Eclipse copieLeur mélopée litanique dure le temps du phénomène naturel qui absorbe l’attention de tout le monde. Ils s’évertuent et s’activent avec ardeur dans ce parcours improvisé entre les venelles du quartier, convaincus que leur prière portera. Ils ignorent en ce moment que les deux astres sont juste dans un même alignement que la terre et que, sous peu de temps, ils reprendront leur parcours sur leur orbite respectif. Dommage qu’il ait manqué d’adultes disponibles pour leur faire un petit exposé sur le mouvement des planètes autour du soleil. Les programmes scolaires à ce niveau non plus n’avaient pas commencé à accorder un intérêt spécial à l’explication de ce phénomène naturel dans les classes de primaire.

La bande de marmots s’amuse et prend le temps d’observer le soleil à l’œil nu, sans filtres, ni lunettes spécialement conçues pour quantifier à temps réel l’effet de leur candide prière de gosse qui rendrait service à tout le monde. Car l’éclipse, comme la tradition l’a colporté depuis l’aube des temps, aurait une portée mystique et très généralement de très mauvais augure. Exorciser le mauvais sort comme objectif a de quoi motiver plus d’un enfant, de surcroît, agrémenter de prime sous la forme de quelques victuailles en « takoula » (galette de farine de mil), de bonbons, ou pour certains cas un peu d’argent de poche.

Ce voyage dans le temps se situe évidemment dans le début des années 80 où la vulgarisation d’information n’était pas à l’échelle de celle des années 2010.

Novembre 2013. Mais déjà des années avant, la date du 3 novembre 2013 était connue comme celle de l’éclipse de soleil que l’Afrique assisterait en première loge. Et pour aller plus loin dans la précision, la tranche d’heure exacte du phénomène et le tracé précis des zones concernées étaient connus d’avance. La vulgarisation d e l’information aidant au fil des années, les processions de ces « enfants de l’éclipse » dans les rues se font rares et se retrouvent sur la Toile.

Ainsi s’éclipsent les soleils et les traditions

@SoloNiare

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Maraka gninty 1 : Décrit comme des chaussures fermées à la mode chez les Soninké venant des zones rurales, elles sont en plastique avec plusieurs trous comme une passoire. C’est un terme à plaisanterie entre les sanakou (alliance inter ethnique sur la base de vannes)

Cahier d’un retour au pays colonial

L’Afrique les appelle « Patron » ces Toubabs qui s’y plaisent.

Casque colonial 2

Casque colonial Mdle. Source http://goo.gl/0iffo

Hélé « Mundélé » (le blanc en Lingala), assis à l’arrière d’une grosse berline allemande à air conditionné, Jean-Pierre, ignorant tout de la chaleur suffocante sur le trajet de son travail, n’entend rien de la petite euphorie que ses passages réguliers provoquent sur l’artère principale de Matongué, quartier populaire et hyper animé de la ville de Kinshasa. Le jeune diplômé en BTS de gestion adopte désormais un costume cravate comme code vestimentaire du Directeur des risques qu’il est devenu aussi étonnamment vite dans la succursale africaine d’une grande banque qui a pignon sur rue. Son look fait forte impression chez les locaux qui sont adeptes d’une tendance qui place « le vêtir au bon goût » au centre d’une nouvelle culture en vogue. Jean-Pierre est un de ces expatriés devant lesquels toute volonté s’efface pour faire place à une obéissance démesurée due aux avantages que son statut lui confère. En être conscient et s’en réjouir, c’est peu dire. A force, Jean-Pierre, avec le personnel directement affecté à sa charge privée : chauffeur, cuisinier, domestique, jardinier et vigile, a franchi les limites de l’accommodation. Il en a développé un instinct de « maître » qui rappelle tristement celui tant décrié des petits seigneurs des temps de l’enclos colonial.

Bernard Kouchner, ami d'Alpha Condé (Guinée), dans sa seconde vie comme un pacha à Coléah, banlieue de Conakry

Bernard Kouchner, ami d’Alpha Condé (Guinée), à Coléah, banlieue de Conakry. Retraite dorée ? (Photo : lexpress.fr)

Interpelé « Foté » (le blanc en Sousou) dans les rues de Conakry, Nicolas se fraie un chemin au bord de son pick-up 4X4 dans l’embouteillage qui part du quartier Dixinn au centre-ville de Kaloum. Il dépasse le célèbre hôpital Donka avec une indifférence qui contraste avec le motif de sa présence dans cette ville. On est loin de cette année où, fraîchement débarqué en mission pour une célèbre ONG, Nicolas était prêt à tous les sacrifices pour « faire de l’humanitaire » sa seule raison d’être. Les années ont passé, et avec, le samaritain des premiers jours, prêt à se vider de tout son sang et à donner jusqu’à sa moelle épinière pour sauver ce petit môme aux yeux globuleux dans l’attente d’une greffe. Son entreprise de sécurité privée a prospéré au prix d’une adaptation sans précédent à toutes ces recettes dénoncées par les militants pour la moralisation de l’administration et des droits de l’homme. Craint et réputé sulfureux, l’ex humanitaire oppresse son personnel et bénéficie d’une complaisance sans pareil à chaque dérive.

La «Toubab mousso» (femme blanche en bambara) lancée par la petite vendeuse, onze ans environ, s’adressent à Nathalie et son escorte de domestiques, entre les allées du grand marché Dibida de Bamako. Croulant sous le poids de son plateau de fruits et légumes, la gamine joue des coudes contre d’autres marchandes, trois fois son âge, pour saisir l’opportunité de vente qui se présente à elle.

Mes papayes et mes goyaves sont les meilleures, madame et à bon prix, lui lance-t-elle en lui obstruant le passage.

L’esquive de Nathalie, actuelle promotrice d’une école maternelle à Quizambougou, est celle d’une longue accoutumance à une scène qui se renouvelle au fil de ses emplettes hebdomadaires. Elle joue sur cette concurrence pour alléger son budget. Celle qui fut naguère la tonitruante activiste pour la cause des enfants, qui découvrait la rive gauche du fleuve Niger et tombait amoureuse du Mali manque curieusement de réaction face à cette anomalie. Nathalie vit comme une reine mère et sa cour dans la deuxième commune de la ville où elle disait venir « sauver les enfants, car ceux-ci n’attendaient qu’elle ». Sa métamorphose interpelle et inquiète.

Toute coïncidence ou ressemblance avec des personnages réels détectées dans ces trois anecdotes ne saurait être ni fortuite ni involontaire. Elle annonce l’avènement d’une « Toubaboisie », un comportement qui semble jaillir des méandres des temps coloniaux. Sans vouloir ressasser les vieilles rancœurs, les causes sont multiples et peuvent être situées chez les uns comme chez les autres.

Africain en Casque colonial_1

Jeune sapeur africain en casque colonial.

L’Afrique n’a que des «Oui, Monsieur » ou « Patron » comme appellation pour ce microcosme d’expatriés qui se remémore le bon goût du casque colonial comme couvre chef. Elle les entretient à coup d’emplois rêvés sur des plateaux d’or, de domestiques et de nounous là où l’Europe leur réserve toute sorte de redevance et de taxe accompagnée du stress invivable du métro-boulot-dodo. Toutes les contrées africaines deviennent subséquemment des destinations qui assurent un bon niveau de vie pour toute expatriation.

L’inexistence d’un cadre relationnel d’égal à égal entre Africain et Européen est forcément une des causes non négligeable de ce fléau qui prend de l’ampleur. S’il a fallu un terreau fertile à cette plaie, c’est l’africain lui-même qui s’est attribué le rôle infâme d’humus sur lequel les restes infects d’un colonialisme d’antan ont repris du souffle.

Sur la place de l’indépendance à Bamako, le « Merci Papa Hollande » sur les banderoles en reconnaissance à l’action de l’armée française au Nord du Mali est symbolique de cet état d’infantilisation. Prompt à se mettre en posture d’infériorité et à implorer un regard paternaliste de l’occident, l’Afrique se réduit en un lieu où presque tout semble être permis pour certains Toubabs. Les exemples s’égrainent et suscitent à tout point de vue des réactions d’écœurement : une justice françafricaine à géométrie variable qui se montre clémente envers un blanc qui ôte la vie d’un Africain supposé bandit, il semblerait ne pas y avoir mort d’homme (Affaire Mahé) ; un rapt maquillé de la centaine de gosses tchadiens par l’ONG «Arche de Zoé» ; des charters de sexagénaires venant périodiquement de Scandinavie pour les délices d’un tourisme sexuel qui ne dit pas son nom sur les plages gambiennes…

« Si tu te comportes en crabe, on va te manger avec beaucoup de bruit », ce proverbe africain n’est pas loin d’illustrer la « toubaboisie » qui se fait lancinante et s’affiche comme un fléau qui prétend à de brillants beaux jours. Par le simple fait d’éveiller l’instinct de prédateur d’un fauve en adoptant un réflexe de proie potentielle, l’Afrique, aujourd’hui, se condamne à une relation de soumission avec ses « partenaires » occidentaux qui s’institutionnalisera et ne fera qu’accroître les abus et tromperies dont on connaît déjà les principales victimes. Le plus faible étant celui qui s’en tirera logiquement avec la note la plus salée… ou figurer dans le menu du glouton.
Solo Niaré