Mariage forcé : l’immolation, l’unique et ultime recours d’une Tchadienne

Fatimé Zara, comme toutes les jeunes filles tchadiennes de son âge, avait le même rêve : arriver au bout de sa scolarité malgré les facteurs discriminants, trouver un travail et être aussi citée comme fierté chez elle, à l’image des grandes cousines qui le sont assidûment dès qu’il est question d’exemple dans une société qui offre peu de chance aux femmes. Au regard du modèle d’éducation qu’elle recevait des siens, il y avait pour elle de quoi croire à l’aboutissement d’un tel destin, certes inaccessible, d’après les statistiques, à beaucoup de jeunes filles de son milieu social. Fatimé Zara avait une confiance aveugle en ses parents qui remplissaient leur rôle à merveille, elle les aimait d’un grand amour et voyait en eux les meilleurs du monde. Elle le leur rendait bien en retour, s’attelant et respectant à la lettre leur discipline pour honorer sa famille si appréciée, une des plus pieuses de sa petite bourgade tchadienne.

Coiffée d’un voile qui couvre toute sa tête, sa bouille d’adolescente avait ses habitudes dans les petites rues où on la voyait passer, pleine de vie, joviale et très respectueuse, c’était la jeune fille sans problème.

Cérémonie de mariage traditionnel - Tchad

Cérémonie de mariage traditionnel – Tchad

Un après-midi, de retour de l’école, Fatimé Zara trouve un folklore de réjouissance improvisé devant chez elle et, tout logiquement, s’y mêle. Emportée par cette frénésie, une main ferme, celle d’une grande tante, vient subitement la surprendre, l’agrippe et, tout en lui couvrant la tête avec un grand pagne sur-le-champ, la tire à l’intérieur de la maison. Manu militari, Fatimé Zara se voit installer, contre son gré, sur une grande natte, au milieu d’un groupe de femmes, toutes ravies de la voir dans cet accoutrement nuptial. Fatimé Zara se rend alors compte, à cet instant précis, qu’elle représente le sujet principal de tout ce tintamarre. Ce qu’une autre femme vint aussitôt lui confirmer.

– Ça ne se fait pas de danser ainsi à son propre mariage, Zara. Il faut laisser cela aux autres, lui dit-elle.

En temps normal, Fatimé présumerait de cette situation un peu cocasse une plaisanterie de très mauvais goût, mais un autre souvenir non moins traumatisant et encore frais dans sa mémoire, celui du rapt qu’elle a subi dans une semblable mise en scène lors de son excision lui rappelle immédiatement le sérieux de la situation. Et comme ce jour, elle a le même réflexe et crie plusieurs fois le nom de sa mère au secours, sans réponse également comme le jour de son excision. Les femmes qui l’entourent sur la natte la retiennent de force et, sans tenir compte de son regard perdu, la sermonnent sans ménagement.

– Gare à toi si jamais tes cris dépassent le seuil de cette maison, ta famille sera déshonorée. Beaucoup d’entre nous sont passées par là, calme-toi, tout ira bien très vite, finit par lui dire sa grande tante.

Cette nouvelle, malgré la banalité avec laquelle elle a été annoncée, tombe comme un couperet sur l’espoir d’un destin que Fatimé Zara voyait autrement. Choquée, elle réalise qu’elle est la dernière à apprendre qu’elle est, à son jeune âge, au cœur des festivités de son propre mariage. Les discours de sensibilisation qu’on lui distille passent d’une oreille à une autre, étouffés par ses sanglots qu’elle n’arrive plus à retenir. Tout ce qu’elle souhaite à l’instant, c’est de voir sa mère et de se jeter dans ses bras. Même dans le pire de ses cauchemars, elle ne se voyait pas subir un aussi atroce revirement de sa vie paisible.

Dans un mouvement vif, Fatimé Zara se défait du pagne et tente une échappée vers l’extérieur, mais plusieurs mains se saisissent de son petit corps tout frêle et la ramènent sans ménagement à sa place malgré ses cris. Sa maman alors fait son apparition en ce moment et la sermonne copieusement.

– Quoi que tu fasses, tu te maries demain. Ton père n’est pas content et ne veut te revoir qu’après que tu auras fait de ce mariage une réussite. Tu nous fais honte en te comportant ainsi. Ton oncle, Idriss, a déjà tout arrangé. Ton futur époux sera là, demain, pour votre première rencontre, c’est El Hadj Mahamat Saleh que tu connais déjà, lui balance sa maman, sans état d’âme et la laisse entourée de ses gardiennes nuptiales.

Fatimé Zara, tombe des nues devant cette nouvelle : elle, si jeune, devenir la femme du vieux commerçant prospère au marché central, El Hadj Mahamat Saleh, polygame trois fois déjà, dont le premier fils Moussa flirt avec la quarantaine.

Destin scellé et confirmé par celle auprès de laquelle elle comptait trouver de la compassion, Fatimé Zara passe la nuit sans fermer les yeux, déçue et avec un terrible sentiment de trahison des siens avant de rentrer dans un mutisme total jusqu’à la fin du mariage. Le face-à-face avec ce vieux mari, plus âgé que son papa, avide de consommer ce mariage très rapidement, à la limite du viol, lui enlève toute envie de se laisser faire et d’être un maillon non consentant d’une tradition archaïque. Profitant alors d’un moment d’inattention, Fatimé Zara rejoint la cour familiale et, très rapidement, arrive à se procurer d’un liquide inflammable avec lequel elle s‘asperge abondamment et y met le feu. Devenue un brasier incandescent à une vitesse éclair, elle émet un terrible hurlement qui déchire la nuit. Les premiers secours sur place ont de la peine à venir à bout de la géhenne dans laquelle elle se consume.

Brûlée au quatrième degré, avec des lambeaux de chair calcinée qui lui pendent sur plusieurs parties du corps, elle est admise à l’hôpital totalement défigurée et la peau carbonisée par l’ampleur de cette malheureuse immolation. Fatimé Zara, dans une forte pestilence de viande brulée, reçoit les premiers soins dans un état extrêmement critique, le pronostic vital engagé. L’équipe de service de l’hôpital se démène comme un beau diable pour la garder en vie. Elle y restera trois semaines en réanimation intensive pendant laquelle sa famille et son époux prendront leur distance, après que l’hôpital leur a signifié la nécessité d’une intervention chirurgicale. Fatimé Zara semble être finalement bannie par les siens, époux compris, pour s’être opposée à leur bon vouloir.

L'équipe chirurgicale au chevet de Fatima Zara dans la salle d'opération - Tchad - Mariage forcé

L’équipe chirurgicale au chevet de Fatima Zara dans la salle d’opération – Tchad – Mariage forcé

Personne ne la reconnaît dorénavant, méconnaissable, plusieurs muscles hypertrophiées, avec notamment le menton collé au cou, les brûlures ont fait des dégâts irréversibles sur son corps. Les multiples appels de l’hôpital aux proches de sa patiente la plus critique restant sans réponse, la chirurgie pour lui donner un minimum de confort tarde à se faire au détriment du risque fonctionnel qu’elle encoure.

Les jours se succèdent, neuf mois au total, plongeant Fatimé Zara, au fur et à mesure, dans le désarroi. Les médecins, les infirmiers et tous les internes font de leur mieux pour donner un sourire à son regard inexpressif, car vitrifié par la cicatrisation de grande brûlée qu’elle est.

Au lendemain de la promulgation d’une loi essentielle sur le mariage précoce au Tchad, arrive alors un chef de service de l’hôpital, un chirurgien de retour d’une mission, qui, lors d’une visite, fait la découverte de cette patiente et de son histoire triste et tragique. Il prend à bras le corps le dossier et promet de lui donner plus de dignité.

Pour la première fois, Fatimé Zara, au bout d’un effort incommensurable, détend ses muscles faciaux et laisse deviner un sourire de bonheur sur le visage. Elle est déjà heureuse et se plie avec joie à tous les examens préliminaires. Elle a hâte de pouvoir faire des haussements de tête, comme tout le monde. Ce chirurgien, réputé comme un des meilleurs de tout le Tchad, est pour elle le Messie qu’elle attendait. L’équipe chirurgicale y a mis du sien et a mobilisé toutes les ressources possibles. L’opération, très délicate, longue et laborieuse, est une réussite. Toute la salle d’opération se congratule pendant que Fatimé Zara, encore sous l’effet de l’anesthésie générale, est amenée dans la salle de réveil, en réanimation.

Le praticien à l’initiative de cet acte bien charitable est un homme comblé. Malgré son ancienneté dans ce métier et la multitude de patients, aussi poignants les uns que les autres, qu’il voit défiler tous les jours, le cas de Fatimé Zara l’a particulièrement touché. Le soir, il rentre chez lui, gardant en image tous ces coups de scalpels, avec un sentiment de service rendu, à raison. N’eût été son remarquable don de soi, la jeune fille mariée de force aurait eu du mal à bénéficier d’une nouvelle résurrection, sa famille ainsi que son mari ayant pris leur distance depuis les premiers jours de son admission à l’hôpital. Il a hâte de la retrouver le lendemain et la voir, souriante et s’efforçant de lui faire oui d’un haussement de la tête.

Le sort en décide autrement, car contrairement à ces attentes, le chirurgien en chef reçoit un message de l’hôpital, lui signifiant que Fatimé Zara, celle qui avait l’âge de ses enfants donc quelque part sa fille, ne se réveillera plus, plus jamais. Une terrible nouvelle qui le déstabilise et l’amène à précipiter son retour au travail.

Lorsqu’il arrive à l’hôpital, complètement effondré et inconsolable pour quelqu’un qui ne laisse habituellement rien transparaître, les mots lui manquent pour exprimer toute sa tristesse. Devant la dépouille de Fatimé Zara, tout le monde devine son émotion. Ses poings serrés et son visage fermé ont tout l’air d’un engagement que ce décès, auquel personne ne s’attendait, ne saurait resté vain. Un serment qui est devenu mien et qui m’amène à la rédaction de ce témoignage, un hommage, certes pas à la hauteur du sacrifice de Fatimé contre le mariage forcé, mais que je voudrais qu’il soit entendu.

Solo Niaré
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PS : Les noms et certains détails ont été sciemment omis pour préserver l’anonymat des acteurs de cette tragédie.

Le top 10 de ce qui fait du Parisien un grincheux notoire

Des clichés sur les Parisiens, il en existe des tonnes. Voici quelques comportements et situations cocasses qui font la réputation de ces célèbres acariâtres :

Le Parisien est un enfant pourri gâté quand il rate un métro alors que le suivant est à deux minutes. Il laisse alors place à capitaine Haddock… sans bulle.

Un sourire dans les transports en commun à Paris aux heures de pointe est coté à la Bourse.

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Un minuscule bout de la Tour Eiffel vue du 9 m2 du parisien suffit pour que son trou à rat prenne une valeur inestimable à ses yeux. « On voit la Tour Eiffel de ma fenêtre ».

Deux phrases qui veulent dire la même chose : « Le râleur est un Parisien pour beaucoup de choses » et « le Parisien est un râleur pour un rien »

Donnez un billet de 10 € à un serveur d’un bar parisien pour un verre à 4 €, vous avec 9 chances sur 10 après l’avoir encaissé qu’il vous présente 3 pièces de 2 €. #LaChasseAuPourboire

Déboulez dans un tabac parisien bondé de monde et vous devenez le Martien du coin après leur avoir adressé votre meilleur « bonjour ».

Le Parisien qui vous dépasse dans la rue à pas rapides et qui a l’air de chasser ses WC est tout sauf pressé. Vous êtes pour lui une source de distraction : la course. Il s’ennuie le pauvre.

Les bobos ? Les quartiers bobo qui veulent faire « populaire » et qui coûtent les yeux de la tête comme les troquets parisiens ou certaines boutiques… les trucs à bobos quoi !

Le bon plan du Parisien est toujours un petit quelque chose : un petit restaurant, un petit théâtre. En revanche, il trouvera toujours un moyen pour ne pas communiquer l’adresse. « Oui, mais, toi tu n’es pas de mon quartier. »

Le 10 devient paradoxal quand on voit les campagnards fraîchement installés à Paris qui se hâtent tous d’apprendre les noms de quelques stations de métro par cœur pour crâner et dire je suis Parisien.

Paris reste malgré tout une ville où il fait bon vivre. Je m’attèlerai la prochaine fois à vous livrer un top 10 de ce qui fait d’elle l’une des plus belles villes du monde.

@SoloNiare

Au pays des sobriquets, « mes Peuls » sont rois

Tous les moyens sont bons pour charrier ces chers Sanakou.
En Guinée, il est habituel de voir les ressortissants de chaque région entreprendre des initiatives remarquables dans leur village d’origine dès qu’ils acquièrent une certaine aisance financière. Les Peuls du Fouta Djallon sont très coutumiers de ce fait, ils rivalisent en construction d’infrastructures publiques, de centres de santé, d’écoles ou clôturent tout leur patelin avec des barbelés. Ces marques de générosité dont chaque donateur s’enorgueillit fièrement s’accompagnent d’un épiphénomène qui leur colle au nom, comme un pseudonyme, une espèce de signature indélébile de l’acte social posé, diront certains.

A la suite de ces réalisations et en réponse aux questions qui fusent de certains curieux, comme :

– Qui a fait cette œuvre ?

– Ko Baldé ! (C’est Baldé, en peul) répondront ceux qui savent ! (Vous pouvez remplacer le Baldé par n’importe quel autre nom de famille)

– Baldé, hombô ? (Lequel des Baldé) ?

Immeuble Baldé-Zaire à Sandervalia - Conakry

Immeuble Baldé-Zaire à Sandervalia – Conakry

Baldé Zaïre, par exemple, un richissime homme d’affaires peul qui avait fait fortune dans l’ex-Zaïre, avait acquis ce sobriquet pour avoir souvent inondé gratuitement son village de riz et d’huile de cuisine à la veille du mois de ramadan !

Au fil du temps, l’usage en a fait pratiquement une mini tradition dont la pratique révèle la drôlerie de l’association, des noms et de l’anecdote, qui en est l’origine. Un florilège de noms composés les uns plus insolites que les autres s’engouffrent dans ce jeu, donnant ainsi lieu au plus risible championnat de sobriquets qui puisse exister. Des opérateurs économiques, en passant par des leaders d’opinion jusqu’aux citoyens lambdas, chacun y trouve son compte.

La marque des opérateurs économiques :

Diallo-Cravate

Diallo-Cravate

Le célèbre Diallo-Cravate, un ex- milliardaire spolié de ces biens dans un litige avec l’Etat du Congo, qui arpente généralement la 6e avenue du quartier des affaires qu’il pleuve, qu’il vente ou sous un soleil de plomb, toujours tiré à quatre épingles, doit son pseudonyme à son goût pour la cravate qu’il arbore chaque fois qu’on le croise. Le tonitruant Ousmane Sans Loi, du fait de son audace et de son grand je-m’en-foutisme face au risque dans les affaires qui sont à l’origine de sa fortune, s’est vu ainsi attribuer le sien et le porte comme un trophée, symbole de sa réussite. Plusieurs opérateurs économiques et non des moindres, s’ajoutent à cette longue liste comme : Barry Angola, un richissime homme d’affaires évoluant à Luanda, Bobo Hong-Kong dont les affaires prospèrent dans le pays du soleil levant, Aladji Bah Dubai, qui a su saisir une affaire opportune dans un pays du Golfe, des pétrodollars, Barry Anvers, un fortuné résident guinéen du Plat-pays, Alhadji Mbulu, Oury Bireedi, Boubacar Bonbonre, etc.

A l’origine, un fait particulier :

La palme des pseudonymes par anecdote revient à Abdoulaye-Breveté, lire Bérévété, un artiste musicien, qui aurait buté un grand nombre de fois contre le brevet du collège, 10 diront ces pourfendeurs. Un client certain pour le Guiness des records, mais il faudrait qu’il parcoure cet article. Une célèbre bière, à son tour, est venue s’ajouter à cette mode en affublant son promoteur en Guinée du nom de sa marque : Barry Becks. Il hérita logiquement de ce pseudo suite à son activité très dense de représentation en sponsoring et probablement de la présence du logo de la marque sur son véhicule de fonction.

Les politiques aussi… 

Si ces pseudo patronymes ont fait fortune, c’est le cas de le dire ! – pour certains, pourquoi pas nous, semblent se dire les politiques, à leur tour. Le plus célèbre d’entre eux, Cellou Diallo porte celui de son village, Dalein. Egalement, Ousmane Diallo, député uninominal n’est reconnu que par Gaoual d’où il est originaire, pour ne citer que ces deux exemples. Mais bien avant, une autre grande figure politique portait le même type de nom composé, il s’agit du regretté leader de l’UNR, Bah Mamadou Banque mondiale.

Cette mode aurait forcément donné des compositions très cocasses ailleurs si jamais c’était le cas dans toutes les régions de la Guinée. On aurait ri à se décocher la mâchoire devant un Alpha Baro pour Alpha Condé, Sydia Boké pour Sydia Touré ou Papa Koly N’Zérékoré pour Papa Koly Kourouma. Par contre, un d’entre eux, qui est actuellement sur la sellette, semble faire exception et porte le nom de son village comme surnom, Damaro.

Et vous, à qui attribuerez-vous la palme du nom composé le plus réussi ?

Le yoyo d’ebola : une histoire dont les héros sont connus

La Guinée, toujours en proie à la pire épidémie de fièvre Ebola, fourmille encore de stations de lavage des mains à l’eau chlorée devant ses lieux publics qui favoriseraient une contamination de masse. Ces caractéristiques bassines bleues, vertes, rouges ou blanches à robinet, remplies de solutions granulées, presque devenues l’image d’Epinal du pays, montrent à quel point Ebola est loin de s’essouffler. Au contraire, tout laisse croire, vue l’imprévisibilité et l’enchaînement des foyers naissant, que l’épidémie s’y plaît dans un total confort au grand dam du bataillon d’ONG déployé dans tout le pays pour le combattre.

Ebola : Dispositifs de désinfection des mains dans des bassines d'eau chlorée en Guinée

Ebola : Dispositifs de désinfection des mains dans des bassines d’eau chlorée en Guinée

Elles sont pléthoriques, ces ONG : OMS, UNICEF, MSF, UNMEER, OIM, CDC, SAVE THE CHILDREEN, Croix rouge, MSF, OSIWA, le 2e régiment de dragons de l’armée française pour ne citer que celles-ci, et malgré tout, leur impact reste mitiger après 18 mois de terrain. Après plusieurs annonces spectaculaires de promesses d’une fin prochaine de l‘épidémie dont le « plan zéro Ebola en 60 jours », un fiasco qui a pris fin le 10 mars et le « plan de riposte intérimaire » fixant le 15 avril comme objectif, les populations sont toujours dans l’expectative et dans la hantise, effarées de constater jour après jour l’intensification et la réapparition soudaine de nouveaux foyers dans d’autres zones à l’absence de cas source.

Ebola - Parc automobile des ONG à Dubrékà - Guinée

Ebola – Parc automobile des ONG à Forékharia – Guinée

Les réticences

La récurrence de cette situation a été attribuée, en grande partie, à une inefficacité dans le suivi des contacts et, malheureusement dans certaines zones, à l’extraction difficile des cas suspects identifiés et les enterrements en catimini non sécurisés auxquels ces populations s’adonnaient. A ces faiblesses déjà constatées, contre lesquelles tous les efforts actuels s’orientent, s’ajoutent la question sensible de l’inadaptation de la sensibilisation selon les différentes zones. Tous les signaux préconisent d’associer très fortement les notabilités (les religieux, les patriarches et les femmes âgées) de ces zones à la riposte contre l’épidémie et de montrer un espoir de libération rapide des personnes détenues pour des actes répréhensibles de résistance. Sans cela, les communautés concernées continueront de nourrir un sentiment de peur lié aux interventions des forces de sécurité et, par conséquent, continueront toujours de se dissocier, comme c’est le cas, de toutes les démarches entreprises par les autorités administratives sur le terrain.

Le 29 mai les jeunes du quartier de Toumou à Kamsar se sont opposés violemment au transfert d’une patiente suspecte avec agression d’un Imam (photos Touré Demba)

Le 29 mai les jeunes du quartier de Toumou à Kamsar se sont opposés violemment au transfert d’une patiente suspecte avec agression d’un Imam (photos Touré Demba)

En effet, plusieurs emprisonnements avaient été effectués suite aux premières réticences aux exigences contre la chaine de contamination. Les communautés vivent avec l’amertume de ces arrestations encore toutes fraîches dans leur mémoire et semblent donc garder de la compassion à l’égard de ces personnes toujours en prison. A rappeler que ces populations, comme certains observateurs, ont également du mal à comprendre la découverte de cas confirmés, apparus comme par magie et qui ne remontent à aucun cas source dans leur communauté, comme si la recrudescence de l’épidémie profiterait à un esprit malveillant. A l’absence d’une réponse claire à cette situation étrange, ces communautés n’hésitent pas à lier ces incongruités aux essais vaccinaux en cours sur le terrain.

Évolution des taux d’incidence pour 10000 habitants des cas confirmés déclarés pour la capitale et les préfectures proches des semaines 39/2014 à 22/2015 (Coordination nationale)

Évolution des taux d’incidence pour 10000 habitants des cas confirmés déclarés pour la capitale et les préfectures proches des semaines 39/2014 à 22/2015 ( Prof. René Migliani & Coordination nationale)

Quand l’épidémie rime avec perdiem

Comment expliquer alors qu’il suffit que les statistiques montrent un certain recul pour que plusieurs nouveaux cas voient subitement le jour dans des régions éloignées des foyers récents ? Cette interminable évolution en dents de scie devrait tenir compte d’un aspect qui n’a pas profondément été analysé jusqu’à présent et qui serait, d’après des rumeurs à prendre au sérieux, celui des agents qui s’engagent dans la lutte, plus pour la fortune amassée que pour l’éradication réelle du mal. Négliger l’appât du gain de ces personnes mal intentionnées, sans revenus il y a deux ans et qui, grâce à l’épidémie, affichent un salaire brut moyen de 2.000 $ et des per diem de 100 $ par jour serait un leurre. Il est possible que certains de ces agents causent intentionnellement la propagation de l’épidémie devenue une manne. Ce qui laisserait à penser que le ver serait dans le fruit et en train de se repaître tranquillement.

A suivre…

Yennega, l’épopée des Mossis au théâtre

Après avoir pris place dans l’exiguïté de la petite salle du Bouffon Théâtre dans le 19e, au milieu d’une quarantaine de spectateurs, selon toute apparence en grande majorité acquise à Roukiata Ouedraogo, la comédienne à l’affiche de « Yennega, l’épopée des Mossis », je découvre sur la scène un décor très épuré, constitué d’un siège qui trône légèrement au fond, entouré d’une pléthore d’instruments de musique. Ce constat se joint alors à l’appréhension initiale que le titre même du spectacle m’avait inspiré pour la première fois : une épopée d’un grand peuple et, de plus, celui des Mossis, présentée en « one woman show » était, de tout point de vue, un très gros et difficile challenge. J’avais hâte de voir comment elle allait seule s’y prendre et trépignait à ma place pour l’ouverture des rideaux.

Roukiata Ouedraogo interprétant Yennaga, l'épopée des Mossis au Bouffon Théâtre

Roukiata Ouedraogo interprétant Yennaga, l’épopée des Mossis au Bouffon Théâtre

La présentation d’ouverture qu’on fit également de la comédienne me laissa très dubitatif sur le déroulé de la soirée après une journée parisienne bien maussade : « Mesdames et Messieurs, je vous laisse découvrir le spectacle de la belle Roukiata Ouedraogo », ainsi l’avait on annoncé. Je me dis alors que soit elle le jouera sur sa beauté, soit la multitude d’instruments de musique viendra soutenir le spectacle, comme souvent quand la performance de l’acteur ou la mise en scène affiche quelques faiblesses.

Voilà alors, la comédienne qui fait son apparition juste après son musicien. Elle plante le décor vers les années 1110, en pleine période de friction entre des Malinkés aux velléités expansionnistes et un peuple Mossis leur opposant une farouche résistance. C’est dans ce contexte qu’un roi de ces contrées, celui du royaume de Dagomba qui eut une fille, l’éleva et lui prodigua un enseignement digne d’un prince héritier. Yennega, de son nom, rôle centrale de la pièce, apprit à se battre comme un homme et devint une redoutable amazone à la tête de l’armée de son Royaume. Sa bravoure et ses exploits firent d’elle la guerrière la plus à craindre.

Mais, chassez le naturel, il revient au galop. Yennega cède devant l’appel de la nature et manifeste le désir de connaitre les joies d’une vie de couple contre l’avis du roi, son père. Elle s’enfuit et croise un vaillant chasseur d’éléphant dont elle s’entichera. Suite à une belle idylle qu’ils vivront ensemble, naitra un fils qu’elle retournera présenter à son père. Un accueil exceptionnel leur sera réservé suivi de réjouissance digne de son rang de princesse.

Comme dans un conte et se servant des mêmes codes, à la seule différence que les personnages ne sont pas laissés à notre seule imagination, Roukiata Ouedraogo nous tient en haleine en les interprétant tous, 50 minutes durant, avec un humour dont on se rappèlera . Sa performance est bluffante et le texte, dont elle est l’auteur, bien écrit, mais souffrant de quelques anachronismes que j’ai pu relever. Comme par exemple des coups de fusils au début du Xe siècle où l’usage de la poudre à canon n’avait pas encore dépassé les frontières de l’Empire du milieu ; l’empire du Ghana pendant cette période ne se situait pas au Sud du royaume Mossi, mais plutôt vers l’Ouest et avait connu son déclin un siècle plus tôt ; les incantations de Domba, la sorcière ne pouvaient pas être « écrites » dans la mesure où seulement l’oralité était reconnue comme le propre des anciennes traditions Mossis.

Ces remarques ne changent en rien au plaisir de ce spectacle que je vous recommande d’aller voir. J’ai ri et je me suis bien régalé.

Cinq bonnes raisons sur 100 pour tout abandonner et devenir marabout

Ne cherchez plus. Le seul métier au monde qui ne connaît ni la crise, ni la disette, encore moins la faillite, est trouvé. Si jamais, au plus grand hasard, vous optez pour « marabout » en Afrique, c’est bingo ! Le marabout est une personne reconnue pour avoir le pouvoir de résoudre tout type de problème. Le marabout est aux Africains et, de plus en plus aux Occidentaux, ce que le psy est à ceux qui ont des sous à jeter par la fenêtre.

Flyer type d'un marabout

Flyer type d’un marabout 3.0

Dans son attirail, il faut compter un grand boubou, une barbe blanchie ou rougie par du henné, un galet en granite frotté régulièrement, mais discrètement sur le front afin d’y laisser cette marque -si caractéristique qu’affiche un fidèle rompu à la prière-, quelques versets déclamés avec emphase, un chapelet d’un mètre de diamètre égrainé à longueur de journée, quelques gris-gris composés de tête de corbeau gris et de cornes de bouc, une pléthore de décoctions d’arbres entreposées dans un 9 mètres carrés, sombre et à l’effluve volontairement putride. Enfin, une grande natte tissée dans la paille permet de recevoir des clients ou des patients en détresse affective. Place ici au seul quidam subsaharien qui défie la misère quels que soient les aléas de la crise.

Les avantages que procure le maraboutage sont nombreux et ne se rencontrent dans aucun autre métier sur Terre. Tels des demi-dieux au pouvoir incommensurable, les marabouts règnent en pacha et s’arrogent le droit d’ingérence totale et entière dans tous les aspects de la vie de leur communauté, du moins dans la vie de ceux qui ont eu, une fois, recours au service.

1 – Le marabout est un homme dont la richesse ne fait que croître : 

En plus des fortes sommes d’argent que ses patients lui payent, les dons en nature et les offrandes perçues pour intercéder contre le mauvais sort donnent à ces auto-déclarés « faiseurs de bonheur » un éventail plus large de patrimoine. Les gens affluent nuit et jour vers eux. Le client est facturé à la tête, car le marabout sait qui est qui dans sa communauté et lui pompe toujours le maximum qu’il peut en fonction de son niveau social.

2 – Le marabout est un homme craint et respecté : 

Détenir le pseudo-pouvoir de faire des miracles, là où toutes les autres forces occultes se sont avouées impuissantes, est logiquement en mesure de «foutre la pétoche» au commun de ses pigeons. Le marabout joue brillamment sur cette corde sensible et s’efforce à faire le lit de sa réputation sur l’extrême crédulité de ses clients. Il construit constamment des mises en scène pour susciter en eux une reconnaissance ad vitam aeternam.

3 – Plus blanchi et nourri qu’un marabout, vous êtes un roi :

Les offrandes et les sacrifices conseillés par le marabout dans la résolution des problèmes que lui exposent ses clients cachent, en partie, ses propres envies. Il suffit qu’il ait envie d’un gigot d’agneau, d’une bavette de bœuf, d’une cuisse de poulet ou d’une papaye bien mûre comme dessert, pour glisser cette liste dans les demandes formulées à ses clients pour qu’ils puissent débloquer leur situation. Il n’a pas besoin de sortir pour aller faire ses emplettes, c’est le caddie qui le rejoint à domicile, rempli de victuailles, tous les vendredis, le jour des offrandes, où il semblerait que les prières ont une forte probabilité d’être exaucées. Le client qui se verra prescrire un bazin* brodé à offrir doit comprendre qu’il est devenu à son tour « faiseur de bonheur » d’un marabout habillé à ses frais.

4 – Les femmes, ah, les femmes !

Parmi les plus grands experts du « rendre l’utile à l’agréable », le marabout trône en tête de liste.

« C’est curatif ! Un petit coup, madame, vous irez mieux ! ». Voici presque un leitmotiv dans son petit cabinet exigu, en fonction de la fragilité de la patiente. C’est un réel abus qui est l’objet d’une omerta sans nom. Malgré les quatre femmes que la religion lui permet d’épouser, le marabout ne manque pas d’arguments financiers pour fournir son harem. Je me demande d’ailleurs si je dois noter ce point 4 parmi les bonnes raisons. Bref !

5 – Aucune porte ne résiste au marabout :

S’il existe quelqu’un sachant brillamment jouer sur la peur, c’est le marabout, maître chanteur en puissance. C’est dans les sous-entendus que les menaces s’illustrent le plus souvent.

– Tu sais à qui tu as affaire ? C’est moi, Karamba Diaby Gassama, le marabout du ministre des Finances.

Autrement dit : « C’est moi qui ai intercédé pour qu’il soit nommé à ce poste. Si tu ne bouges pas ton popotin pour régler mon problème, au mieux, je ferai agir mon carnet d’adresses pour que tu sois limogé ou, pire, je te jetterai un sortilège pour te boucher* à vie.

Les 95 autres bonnes raisons, non inventoriées ici, sont tout aussi insolites les unes que les autres. Ce ne sont pas mes frères « Diakanké», mes chers et adorables « Sinakoun*, qui me démentiront, car ils ont presque fini d’en faire leur chasse gardée.
C’est de l’humour 😉

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Bazin : vêtement en étoffe spéciale (100 % coton) très utilisé comme habit d’apparat en Afrique subsaharienne
Sinakoun : cousinage à plaisanterie
Diakanké : communauté d’origine Soninké, très portée sur l’expansion pacifiste de l’islam.

#365JoursDéjà : la Toile investie par les femmes pour la libération des lycéennes de Chibok

Déjà 365 jours et les 276 lycéennes de Chibok enlevées au Nigéria par la secte terroriste Boko Haram manquent toujours à l’appel. Un triste anniversaire. Jusqu’à cette date, aucune information n’est disponible sur leur sort, malgré la condamnation unanime de la communauté internationale de ce rapt d’un autre temps.

Mobilisation des femmes pour la libération des lycéennes de Chibok

Mobilisation des femmes pour la libération des lycéennes de Chibok

Initiée par les femmes, une action de solidarité d’envergure vient d’être lancée sur les réseaux sociaux et dans les médias pour réclamer haut et fort leur libération. Les femmes d’Afrique et du monde ont massivement répondu à cet appel en se prenant en photo avec le mot d’ordre du mouvement «#365JoursDéjà #BringbackOurGirls Now ! » imprimé sur leur écran d’ordinateur ou de tablette.

Depuis ce matin, un flot ininterrompu d’images déferle de Ndjamena, Douala, Dakar, Bamako, Conakry, Abidjan, Lagos, Libreville, Niamey, Nairobi, Kampala, Johannesburg, Brazzaville…

365-Jours-GIF_end_Wonk4D’illustres personnalités féminines, comme d’innombrables anonymes, femmes en milieu rural, femmes citadines, collégiennes, étudiantes, coiffeuses, marchandes, infirmières… se sont déjà prêtées au jeu. Leurs photos ont fait l’objet d’une grande mosaïque et d’un GIF animé de 170 secondes repris par plusieurs médias, dont RFI.

« Il est trop tôt pour faire le deuil de ces innocentes jeunes filles, mais il n’est pas trop tard pour les sauver. », soutient fermement Félicité Doubangar, africaniste très célèbre, à l’initiative de cette chaîne de solidarité. Une récente élection présidentielle réussie au Nigeria couronnée par une alternance paisible du pouvoir ne devrait en aucun cas essouffler la mobilisation autour de ce drame humain. Cette action autour des femmes d’Afrique devient salutaire surtout au moment où plusieurs médias ont déjà commencé à se faire l’écho de la mort de ces jeunes lycéennes et autres adolescentes de Chibok.

Badge #365JoursDejaLes réseaux sociaux sont un relais important où le partage par chaque internaute du mot hashtag #365JoursDéjà compte pour porter cette chaîne de solidarité le temps qu’il faudra pour que chacune de ces jeunes filles retrouve sa famille. Un lien permet également d’accéder à une application de personnalisation des profils à partir de Facebook : https://www.picbadges.com/community/55290a6a844a9d651bd1f537

 

Mosaïque des femmes pour la libération des lycéennes de Chibok.

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Souvenir d’une vaccination à l’ancienne

A l’époque, tout ce qui émanait de l’administration ou des instituteurs d’école était parole d’évangile. Le libre arbitre n’était pas si libre qu’aujourd’hui et s’effaçait devant les injonctions des pouvoirs politiques. Sur les ondes de la radio nationale, l’unique station de l’époque, le journaliste vedette en langue nationale distillait, entre deux plages de spots publicitaires dans lesquelles il épatait ses auditeurs, un appel pressant à tous les parents d’élève d’amener leur garnement pour la campagne de vaccination en cours.

Les habitants d'un village font la queue pour se faire vacciner dans une consultation en plein air. Côte d'Ivoire, 1970. (source : Organisation Mondiale de la Santé)

Les habitants d’un village font la queue pour se faire vacciner dans une consultation en plein air. Côte d’Ivoire, 1970. (source : Organisation Mondiale de la Santé)

La veille, effarouché par les récits des ainés qui étaient passés par la même épreuve, j’appréhendai déjà cet instant et passai une nuit entière sans retrouver le sommeil. C’est ce jour que je découvris que, en fait, le matin de bonne heure, le coq n’est pas le premier à chanter, mais plutôt la poule, dans un caquètement moins audible que le roi de la basse cour lorsqu’elle invite les poussins à picorer. Il n’y avait pas école, mais nous étions obligés d’y aller après le petit déjeuner comme tout le monde pour se faire injecter. C’était jour de vaccination.

Par centaines, nous nous suivions à la queue leu leu, attendant chacun son tour de passer devant l’infirmier en blouse blanche. Tenant en main une espèce de pistolet et son gros flacon de soluté, à chaque tir, l’agent de santé faisait mouche sur nos frêles muscles du bras avec la même et unique aiguille. Le rythme était si accéléré qu’en une demie journée il avait fini par nous faire tous détester cette campagne que l’on disait « salutaire » pour nous.

Le Ped-o-Jet, un pistolet de vaccination automatique. 1970 (source : Organisation Mondiale de la Santé)

Le Ped-o-Jet, un pistolet de vaccination automatique. 1970 (source : Organisation Mondiale de la Santé)

La réaction était toujours la même chez chacun d’entre nous : deux jours de fièvres et le bras douloureux et engourdi par la piqûre. La vie reprenait après son cours normal, ponctuée par les mêmes maladies infantiles de notre époque : paludisme, rougeole, varicelle, dysenterie, fièvre jaune et la plus redoutable tueuse d’entre elles, l’hépatite A, B ou C ou « sayi », son nom en Bambara, le dialecte local. Elle faisait un ravage, cette sale maladie, mais, à force, on s’en était accoutumé, immunisés pour les plus résistants. Certaines personnes disaient à l’époque que c’était une complication du paludisme là où les grand-mères l’attribuaient à la main maléfique d’un sombre sorcier.

Le plus curieux était la classification chromatique qu’on faisait localement de ses variantes. En effet, en fonction de la coloration des yeux du malade, blanche ou jaune, on pouvait alors évaluer la gravité d’une couleur à l’autre.

Quelques années plus tard, lorsque j’eus suffisamment d’informations pour évaluer à quel point nous étions tous livrés à une effroyable chaine de contamination due à ce pistolet à aiguille unique, je compris alors que je pouvais remercier le ciel d’être parmi les miraculés. On était livré à la mort là où nos parents pensaient nous trouver un moyen de protection. L’hépatite, le tueur silencieux, comme plein d’autres maladies dites péjorativement propre à l’Afrique, devinrent ainsi endémiques par la bénédiction de cette médecine de masse de l’époque.

Les miraculés que nous sommes arborons aujourd’hui une cicatrice anodine à l’épaule, témoin d’une inadvertance qui aurait pu nous emporter tous si la létalité des maladies de l’époque égalait les tristement célèbres VIH et Ebola.

Solo Niaré

08 mars : Faut-il naître femme pour naître esclave ?

Réveillée à 6H du matin par des coups de fouets en rafales avec ces phrases :

– Qui est le salopard qui t’a déchiré avant moi, sale pute sans dignité… ?

Elle eut à peine le temps d’apercevoir celui qui lui a passé la bague au doigt, 14h plus tôt, celui-là même qui a prononcé avec joie « Je promets de te prendre pour épouse pour le meilleur et pour le pire… de te chérir, de t’aimer… » la battre comme un sac. Le sang ! Oui, le sang avait teint ce boubou blanc, traditionnel habit de la nouvelle mariée. Elle perdit connaissance. Ce furent, alors, les voisins, alertés par les cris qui affluèrent pour arrêter les coups qui pleuvaient encore sur une femme inerte, saignant, puis la transportèrent aux urgences médicales.

Elle y restera trois jours, dont 6h de coma. A son réveil effectif, une seule question la taraudait :

– Qu’est-il arrivé à Diakité ? Se précipita-elle de prendre des nouvelles de son époux.

Anna, la seule tante qui accepta de rester à son chevet, essaya de lui donner quelques explications :

– Tu n’étais pas vierge… ! Comment t’as pu nous faire ça ? 

Pas vierge ! Battue par son mari, un gendarme, pour n’avoir pas été vierge ; rejetée par sa famille, pour n’avoir pas gardé son hymen intact pour le rendez-vous de la chambre nuptiale. Quand elle raconte n’avoir pas perdu que connaissance, mais aussi sa dignité, son honneur, le respect de la communauté ; elle est convaincue d’avoir raté l’éducation des futurs enfants qu’elle aurait voulu avoir, mettant son désir de maternité à l’eau.

Dans cette tragédie sanglante, à qui faut-il en vouloir ? Le bourreau de mari, cet individu inconscient de s’être humilié en humiliant son épouse ? Où est-ce la famille de la victime qui, depuis les premières heures du drame, tenter d’étouffer l’affaire en suppliant le conjoint de reprendre « son dû », sa toute fraîche épouse répudiée ?

Elle n’eut pourtant pas gain de cause, la pauvre. Trois jours plus tard, après une série de reproches des siens, elle fut ramenée dans son foyer conjugal pour y être de nouveau admise, après s’être couchée à même le sol afin de recevoir le pardon de cet homme, son mari, celui-là même qui avait le devoir de la protéger.

@SoloNiare

Et au bout, tu seras une femme

Campagne de lutte contre l'excision en Guinée

Campagne de lutte contre l’excision en Guinée

Ma mère m’aidait à faire mon dernier bagage, mon sac à dos. Elle était très émue de voir partir sa fille unique : moi­.

– Tu vas adorer ton séjour, Assyni. Me dit-elle.

Assyni, c’est le petit nom qu’elle m’a donné. Après de longues plaintes en vain pour lui faire oublier ce que j’ai nommé un « baby name », j’ai finalement accepté. Elle continua avec un ton nostalgique :

– Tu as des tantes géniales et des grands parents très affectueux. Ils te réclament tous. Tu vas tellement t’y plaire que je craigne que tu ne veuilles plus revenir. De plus, tu vivras au cœur de cette belle chaleur humaine, la solidarité, la cohésion sociale, l’entraide. Je suis ravie que tu aies accepté d’y aller.

Mais M’man, tout le monde dit que tu es un modèle social, ici. Je vis déjà au milieu de ces mêmes valeurs humaines depuis ma naissance grâce à toi, lui répondis-je les yeux remplis de larmes.

Depuis un an que ce voyage se prépare. La famille, au pays, ne cessait de me réclamer. Mes parents n’y ont vu aucun inconvénient. D’ailleurs, ils étaient ravis que j’adhère à l’idée d’effectuer un retour aux sources.

Le voyage fut paisible et l’accueil chaleureux. Mon oncle Kaly était venu me chercher avec sept autres membres de la famille. Les traditionnelles salutations ont fait que je ne vis pas passer le trajet de l’aéroport à la maison.

Une semaine avait passé depuis mon arrivée. J’étais parfaitement intégrée. Les tantes avaient déjà débuté mon initiation dans le clan des épouses parfaites, avec des révélations passionnantes. Même s’il est vrai que je ne suis pas de leur avis selon lequel : le foyer conjugal tient uniquement entre les mains de la femme. Je me prêtais au jeu. Ici, la société est divisée selon le genre. Pendant que les femmes sont préparées pour leur future vie de famille, les hommes sont entraînés à gouverner. Cela n’était pas mes convictions, mais je décidais de m’en tenir aux leçons reçues, sans vouloir perturber ce qui doit être une tradition ancrée depuis des siècles. Surtout pour suivre les conseils de Papa :

Sois sage et respectueuse des valeurs, s’il te plaît. Evite de te plaindre trop souvent. Tu y vas juste pour trente jours.

Un matin, ma cousine Yaye, vint me réveiller, toute excitée :

Assana, tu dors encore ? Vociféra-t-elle presque.

Je ne comprenais pas le motif de cette joie, mais je lui souris, encore endormie, tout en essayant de marmonner une phrase cohérente.

– Qu’y a-t-il, s’il te plaît ?

– C’est ton jour aujourd’hui et toi tu es au lit, comme si de rien n’était ! Continua elle avec des grands gestes de la main.

– Mon jour ? Répondis-je avec méfiance

– Ouiiiiii, tu seras sacrée femme tout à l’heure. Allez, lève-toi et prépare toi. Je reviens tout de suite. Récria-t-elle

Le temps de la rattraper pour une ample explication, elle avait filé comme une ombre. Je suivis donc ses conseils en quittant aussitôt le lit.

– Ainsi, une fête se prépare en mon honneur. Marmonnais-je debout face à mon image dans le miroir.

Jeunes écolières en Guinée. Crédit photo : Unicef

Jeunes écolières en Guinée. Crédit photo : Page Facebook Unicef Guinée

Au bout d’une demi-heure, je sortis dans la grande cour et trouvais, à ma grande surprise, qu’elle était vide, plus personne. Même sur la grande terrasse surmontée d’un toit, il n’y avait qu’une simple natte étalée. Une sensation de mal-être m’envahit. Tout à coup, un groupe de femmes franchit le portail, elles se dirigeaient vers moi. Je reconnus quatre de mes tantes : Alima, Anna, Koudejja et Sirantou. Les cinq autres m’étaient inconnues. Leur vue au lieu de m’apaiser, amplifia ma peur. J’eus cette sensation étrange qu’un malheur était en chemin.

Je les saluai en affichant un sourire figé. Elles me souriaient toutes et, arrivées à moi, Tante Koudejja, la grande sœur de mon Papa, me prit la main en m’entrainant sur la terrasse.

Elle commença, ce qui allait être mon calvaire.

– Assana, aujourd’hui, c’est ton jour.

Je restais coincée dans un bloc invisible, à l’écouter, et je ne puis placer un mot. Elle continua sans trop prêter attention à la statuette que j’étais devenue. Au cours de son « devil speech », elle regarda plus ses consœurs.

– Nous avons insisté pour ton retour au pays, car il est temps de faire de toi, une femme complète. Qui sera acceptée par un homme. Rappelle-toi, depuis le début, les leçons qui te sont inculquées ici, chaque femme est conçue pour un homme. Même s’il est vrai que tu es née et que tu as grandi en France, cela ne fait pas de toi une blanche. Le séjour d’un tronc d’arbre dans la mare n’en fera pas un caïman. Donc, après consultation, les cauris ont révélé que ce jour est le bon pour t’exciser.

Pour toute réaction, j’eus le réflexe de m’enfuir. A partir de cet instant tout alla très vite. Je fus rattrapée par deux des femmes inconnues et toutes s’y sont mises pour m’étaler de force sur la natte. Il faut reconnaitre que mon faible poids me faisait passer pour un gibier facile à bloquer. Mes jambes furent écartées et maintenues dans cette position par quatre d’entre elles et mon pagne détaché par la plus vieille des femmes. Je criai, appelai au secours. Ma bouche fut fermée par une main puissante. Mes larmes coulaient, mes pensées allaient à ma mère, mon père, mes frères : je me sentais trahie. Mon cœur fut sur le point de rompre lorsque mon regard croisa le couteau de l’exciseuse. Ce couteau qui coupa mon slip et qui allait m’enlever ma féminité. Je souhaitai à cet instant que la vie me quitte avec mon clitoris.

Est-ce cela la gentillesse familiale dont s’enorgueillissait ma mère, la fraternité que prônait mon père ?

Finalement, elle le saisit, mon organe érectile. Je sentis le fer sur ma chair….

– Assyni, Assyni réveille-toi ! M’appela une voix.

Je sursautai aussitôt du lit et mon regard tomba sur mes deux bagages posés à côté de l’armoire. Je continuai l’inspection de la chambre, sous le regard ébahi de mon père. Je vis mon billet d’avion rangé dans mon passeport. Instinctivement mes doigts glissèrent sous mon pyjama pour y chercher ce qui me fut coupé. A mon grand soulagement, tout y était, intact. Intacte. Je me jetai alors dans les bras de mon père pour y pleurer. Il me calma juste avec ces mots.

– Le voyage est annulé, je l’ai compris avec ton cauchemar.

Solo Niaré