Yennega, l’épopée des Mossis au théâtre

Après avoir pris place dans l’exiguïté de la petite salle du Bouffon Théâtre dans le 19e, au milieu d’une quarantaine de spectateurs, selon toute apparence en grande majorité acquise à Roukiata Ouedraogo, la comédienne à l’affiche de « Yennega, l’épopée des Mossis », je découvre sur la scène un décor très épuré, constitué d’un siège qui trône légèrement au fond, entouré d’une pléthore d’instruments de musique. Ce constat se joint alors à l’appréhension initiale que le titre même du spectacle m’avait inspiré pour la première fois : une épopée d’un grand peuple et, de plus, celui des Mossis, présentée en « one woman show » était, de tout point de vue, un très gros et difficile challenge. J’avais hâte de voir comment elle allait seule s’y prendre et trépignait à ma place pour l’ouverture des rideaux.

Roukiata Ouedraogo interprétant Yennaga, l'épopée des Mossis au Bouffon Théâtre

Roukiata Ouedraogo interprétant Yennaga, l’épopée des Mossis au Bouffon Théâtre

La présentation d’ouverture qu’on fit également de la comédienne me laissa très dubitatif sur le déroulé de la soirée après une journée parisienne bien maussade : « Mesdames et Messieurs, je vous laisse découvrir le spectacle de la belle Roukiata Ouedraogo », ainsi l’avait on annoncé. Je me dis alors que soit elle le jouera sur sa beauté, soit la multitude d’instruments de musique viendra soutenir le spectacle, comme souvent quand la performance de l’acteur ou la mise en scène affiche quelques faiblesses.

Voilà alors, la comédienne qui fait son apparition juste après son musicien. Elle plante le décor vers les années 1110, en pleine période de friction entre des Malinkés aux velléités expansionnistes et un peuple Mossis leur opposant une farouche résistance. C’est dans ce contexte qu’un roi de ces contrées, celui du royaume de Dagomba qui eut une fille, l’éleva et lui prodigua un enseignement digne d’un prince héritier. Yennega, de son nom, rôle centrale de la pièce, apprit à se battre comme un homme et devint une redoutable amazone à la tête de l’armée de son Royaume. Sa bravoure et ses exploits firent d’elle la guerrière la plus à craindre.

Mais, chassez le naturel, il revient au galop. Yennega cède devant l’appel de la nature et manifeste le désir de connaitre les joies d’une vie de couple contre l’avis du roi, son père. Elle s’enfuit et croise un vaillant chasseur d’éléphant dont elle s’entichera. Suite à une belle idylle qu’ils vivront ensemble, naitra un fils qu’elle retournera présenter à son père. Un accueil exceptionnel leur sera réservé suivi de réjouissance digne de son rang de princesse.

Comme dans un conte et se servant des mêmes codes, à la seule différence que les personnages ne sont pas laissés à notre seule imagination, Roukiata Ouedraogo nous tient en haleine en les interprétant tous, 50 minutes durant, avec un humour dont on se rappèlera . Sa performance est bluffante et le texte, dont elle est l’auteur, bien écrit, mais souffrant de quelques anachronismes que j’ai pu relever. Comme par exemple des coups de fusils au début du Xe siècle où l’usage de la poudre à canon n’avait pas encore dépassé les frontières de l’Empire du milieu ; l’empire du Ghana pendant cette période ne se situait pas au Sud du royaume Mossi, mais plutôt vers l’Ouest et avait connu son déclin un siècle plus tôt ; les incantations de Domba, la sorcière ne pouvaient pas être « écrites » dans la mesure où seulement l’oralité était reconnue comme le propre des anciennes traditions Mossis.

Ces remarques ne changent en rien au plaisir de ce spectacle que je vous recommande d’aller voir. J’ai ri et je me suis bien régalé.

Cinq bonnes raisons sur 100 pour tout abandonner et devenir marabout

Ne cherchez plus. Le seul métier au monde qui ne connaît ni la crise, ni la disette, encore moins la faillite, est trouvé. Si jamais, au plus grand hasard, vous optez pour « marabout » en Afrique, c’est bingo ! Le marabout est une personne reconnue pour avoir le pouvoir de résoudre tout type de problème. Le marabout est aux Africains et, de plus en plus aux Occidentaux, ce que le psy est à ceux qui ont des sous à jeter par la fenêtre.

Flyer type d'un marabout

Flyer type d’un marabout 3.0

Dans son attirail, il faut compter un grand boubou, une barbe blanchie ou rougie par du henné, un galet en granite frotté régulièrement, mais discrètement sur le front afin d’y laisser cette marque -si caractéristique qu’affiche un fidèle rompu à la prière-, quelques versets déclamés avec emphase, un chapelet d’un mètre de diamètre égrainé à longueur de journée, quelques gris-gris composés de tête de corbeau gris et de cornes de bouc, une pléthore de décoctions d’arbres entreposées dans un 9 mètres carrés, sombre et à l’effluve volontairement putride. Enfin, une grande natte tissée dans la paille permet de recevoir des clients ou des patients en détresse affective. Place ici au seul quidam subsaharien qui défie la misère quels que soient les aléas de la crise.

Les avantages que procure le maraboutage sont nombreux et ne se rencontrent dans aucun autre métier sur Terre. Tels des demi-dieux au pouvoir incommensurable, les marabouts règnent en pacha et s’arrogent le droit d’ingérence totale et entière dans tous les aspects de la vie de leur communauté, du moins dans la vie de ceux qui ont eu, une fois, recours au service.

1 – Le marabout est un homme dont la richesse ne fait que croître : 

En plus des fortes sommes d’argent que ses patients lui payent, les dons en nature et les offrandes perçues pour intercéder contre le mauvais sort donnent à ces auto-déclarés « faiseurs de bonheur » un éventail plus large de patrimoine. Les gens affluent nuit et jour vers eux. Le client est facturé à la tête, car le marabout sait qui est qui dans sa communauté et lui pompe toujours le maximum qu’il peut en fonction de son niveau social.

2 – Le marabout est un homme craint et respecté : 

Détenir le pseudo-pouvoir de faire des miracles, là où toutes les autres forces occultes se sont avouées impuissantes, est logiquement en mesure de «foutre la pétoche» au commun de ses pigeons. Le marabout joue brillamment sur cette corde sensible et s’efforce à faire le lit de sa réputation sur l’extrême crédulité de ses clients. Il construit constamment des mises en scène pour susciter en eux une reconnaissance ad vitam aeternam.

3 – Plus blanchi et nourri qu’un marabout, vous êtes un roi :

Les offrandes et les sacrifices conseillés par le marabout dans la résolution des problèmes que lui exposent ses clients cachent, en partie, ses propres envies. Il suffit qu’il ait envie d’un gigot d’agneau, d’une bavette de bœuf, d’une cuisse de poulet ou d’une papaye bien mûre comme dessert, pour glisser cette liste dans les demandes formulées à ses clients pour qu’ils puissent débloquer leur situation. Il n’a pas besoin de sortir pour aller faire ses emplettes, c’est le caddie qui le rejoint à domicile, rempli de victuailles, tous les vendredis, le jour des offrandes, où il semblerait que les prières ont une forte probabilité d’être exaucées. Le client qui se verra prescrire un bazin* brodé à offrir doit comprendre qu’il est devenu à son tour « faiseur de bonheur » d’un marabout habillé à ses frais.

4 – Les femmes, ah, les femmes !

Parmi les plus grands experts du « rendre l’utile à l’agréable », le marabout trône en tête de liste.

« C’est curatif ! Un petit coup, madame, vous irez mieux ! ». Voici presque un leitmotiv dans son petit cabinet exigu, en fonction de la fragilité de la patiente. C’est un réel abus qui est l’objet d’une omerta sans nom. Malgré les quatre femmes que la religion lui permet d’épouser, le marabout ne manque pas d’arguments financiers pour fournir son harem. Je me demande d’ailleurs si je dois noter ce point 4 parmi les bonnes raisons. Bref !

5 – Aucune porte ne résiste au marabout :

S’il existe quelqu’un sachant brillamment jouer sur la peur, c’est le marabout, maître chanteur en puissance. C’est dans les sous-entendus que les menaces s’illustrent le plus souvent.

– Tu sais à qui tu as affaire ? C’est moi, Karamba Diaby Gassama, le marabout du ministre des Finances.

Autrement dit : « C’est moi qui ai intercédé pour qu’il soit nommé à ce poste. Si tu ne bouges pas ton popotin pour régler mon problème, au mieux, je ferai agir mon carnet d’adresses pour que tu sois limogé ou, pire, je te jetterai un sortilège pour te boucher* à vie.

Les 95 autres bonnes raisons, non inventoriées ici, sont tout aussi insolites les unes que les autres. Ce ne sont pas mes frères « Diakanké», mes chers et adorables « Sinakoun*, qui me démentiront, car ils ont presque fini d’en faire leur chasse gardée.
C’est de l’humour 😉

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Bazin : vêtement en étoffe spéciale (100 % coton) très utilisé comme habit d’apparat en Afrique subsaharienne
Sinakoun : cousinage à plaisanterie
Diakanké : communauté d’origine Soninké, très portée sur l’expansion pacifiste de l’islam.

#365JoursDéjà : la Toile investie par les femmes pour la libération des lycéennes de Chibok

Déjà 365 jours et les 276 lycéennes de Chibok enlevées au Nigéria par la secte terroriste Boko Haram manquent toujours à l’appel. Un triste anniversaire. Jusqu’à cette date, aucune information n’est disponible sur leur sort, malgré la condamnation unanime de la communauté internationale de ce rapt d’un autre temps.

Mobilisation des femmes pour la libération des lycéennes de Chibok

Mobilisation des femmes pour la libération des lycéennes de Chibok

Initiée par les femmes, une action de solidarité d’envergure vient d’être lancée sur les réseaux sociaux et dans les médias pour réclamer haut et fort leur libération. Les femmes d’Afrique et du monde ont massivement répondu à cet appel en se prenant en photo avec le mot d’ordre du mouvement «#365JoursDéjà #BringbackOurGirls Now ! » imprimé sur leur écran d’ordinateur ou de tablette.

Depuis ce matin, un flot ininterrompu d’images déferle de Ndjamena, Douala, Dakar, Bamako, Conakry, Abidjan, Lagos, Libreville, Niamey, Nairobi, Kampala, Johannesburg, Brazzaville…

365-Jours-GIF_end_Wonk4D’illustres personnalités féminines, comme d’innombrables anonymes, femmes en milieu rural, femmes citadines, collégiennes, étudiantes, coiffeuses, marchandes, infirmières… se sont déjà prêtées au jeu. Leurs photos ont fait l’objet d’une grande mosaïque et d’un GIF animé de 170 secondes repris par plusieurs médias, dont RFI.

« Il est trop tôt pour faire le deuil de ces innocentes jeunes filles, mais il n’est pas trop tard pour les sauver. », soutient fermement Félicité Doubangar, africaniste très célèbre, à l’initiative de cette chaîne de solidarité. Une récente élection présidentielle réussie au Nigeria couronnée par une alternance paisible du pouvoir ne devrait en aucun cas essouffler la mobilisation autour de ce drame humain. Cette action autour des femmes d’Afrique devient salutaire surtout au moment où plusieurs médias ont déjà commencé à se faire l’écho de la mort de ces jeunes lycéennes et autres adolescentes de Chibok.

Badge #365JoursDejaLes réseaux sociaux sont un relais important où le partage par chaque internaute du mot hashtag #365JoursDéjà compte pour porter cette chaîne de solidarité le temps qu’il faudra pour que chacune de ces jeunes filles retrouve sa famille. Un lien permet également d’accéder à une application de personnalisation des profils à partir de Facebook : https://www.picbadges.com/community/55290a6a844a9d651bd1f537

 

Mosaïque des femmes pour la libération des lycéennes de Chibok.

365 jours Maq_Format_end_7

Souvenir d’une vaccination à l’ancienne

A l’époque, tout ce qui émanait de l’administration ou des instituteurs d’école était parole d’évangile. Le libre arbitre n’était pas si libre qu’aujourd’hui et s’effaçait devant les injonctions des pouvoirs politiques. Sur les ondes de la radio nationale, l’unique station de l’époque, le journaliste vedette en langue nationale distillait, entre deux plages de spots publicitaires dans lesquelles il épatait ses auditeurs, un appel pressant à tous les parents d’élève d’amener leur garnement pour la campagne de vaccination en cours.

Les habitants d'un village font la queue pour se faire vacciner dans une consultation en plein air. Côte d'Ivoire, 1970. (source : Organisation Mondiale de la Santé)

Les habitants d’un village font la queue pour se faire vacciner dans une consultation en plein air. Côte d’Ivoire, 1970. (source : Organisation Mondiale de la Santé)

La veille, effarouché par les récits des ainés qui étaient passés par la même épreuve, j’appréhendai déjà cet instant et passai une nuit entière sans retrouver le sommeil. C’est ce jour que je découvris que, en fait, le matin de bonne heure, le coq n’est pas le premier à chanter, mais plutôt la poule, dans un caquètement moins audible que le roi de la basse cour lorsqu’elle invite les poussins à picorer. Il n’y avait pas école, mais nous étions obligés d’y aller après le petit déjeuner comme tout le monde pour se faire injecter. C’était jour de vaccination.

Par centaines, nous nous suivions à la queue leu leu, attendant chacun son tour de passer devant l’infirmier en blouse blanche. Tenant en main une espèce de pistolet et son gros flacon de soluté, à chaque tir, l’agent de santé faisait mouche sur nos frêles muscles du bras avec la même et unique aiguille. Le rythme était si accéléré qu’en une demie journée il avait fini par nous faire tous détester cette campagne que l’on disait « salutaire » pour nous.

Le Ped-o-Jet, un pistolet de vaccination automatique. 1970 (source : Organisation Mondiale de la Santé)

Le Ped-o-Jet, un pistolet de vaccination automatique. 1970 (source : Organisation Mondiale de la Santé)

La réaction était toujours la même chez chacun d’entre nous : deux jours de fièvres et le bras douloureux et engourdi par la piqûre. La vie reprenait après son cours normal, ponctuée par les mêmes maladies infantiles de notre époque : paludisme, rougeole, varicelle, dysenterie, fièvre jaune et la plus redoutable tueuse d’entre elles, l’hépatite A, B ou C ou « sayi », son nom en Bambara, le dialecte local. Elle faisait un ravage, cette sale maladie, mais, à force, on s’en était accoutumé, immunisés pour les plus résistants. Certaines personnes disaient à l’époque que c’était une complication du paludisme là où les grand-mères l’attribuaient à la main maléfique d’un sombre sorcier.

Le plus curieux était la classification chromatique qu’on faisait localement de ses variantes. En effet, en fonction de la coloration des yeux du malade, blanche ou jaune, on pouvait alors évaluer la gravité d’une couleur à l’autre.

Quelques années plus tard, lorsque j’eus suffisamment d’informations pour évaluer à quel point nous étions tous livrés à une effroyable chaine de contamination due à ce pistolet à aiguille unique, je compris alors que je pouvais remercier le ciel d’être parmi les miraculés. On était livré à la mort là où nos parents pensaient nous trouver un moyen de protection. L’hépatite, le tueur silencieux, comme plein d’autres maladies dites péjorativement propre à l’Afrique, devinrent ainsi endémiques par la bénédiction de cette médecine de masse de l’époque.

Les miraculés que nous sommes arborons aujourd’hui une cicatrice anodine à l’épaule, témoin d’une inadvertance qui aurait pu nous emporter tous si la létalité des maladies de l’époque égalait les tristement célèbres VIH et Ebola.

Solo Niaré

08 mars : Faut-il naître femme pour naître esclave ?

Réveillée à 6H du matin par des coups de fouets en rafales avec ces phrases :

– Qui est le salopard qui t’a déchiré avant moi, sale pute sans dignité… ?

Elle eut à peine le temps d’apercevoir celui qui lui a passé la bague au doigt, 14h plus tôt, celui-là même qui a prononcé avec joie « Je promets de te prendre pour épouse pour le meilleur et pour le pire… de te chérir, de t’aimer… » la battre comme un sac. Le sang ! Oui, le sang avait teint ce boubou blanc, traditionnel habit de la nouvelle mariée. Elle perdit connaissance. Ce furent, alors, les voisins, alertés par les cris qui affluèrent pour arrêter les coups qui pleuvaient encore sur une femme inerte, saignant, puis la transportèrent aux urgences médicales.

Elle y restera trois jours, dont 6h de coma. A son réveil effectif, une seule question la taraudait :

– Qu’est-il arrivé à Diakité ? Se précipita-elle de prendre des nouvelles de son époux.

Anna, la seule tante qui accepta de rester à son chevet, essaya de lui donner quelques explications :

– Tu n’étais pas vierge… ! Comment t’as pu nous faire ça ? 

Pas vierge ! Battue par son mari, un gendarme, pour n’avoir pas été vierge ; rejetée par sa famille, pour n’avoir pas gardé son hymen intact pour le rendez-vous de la chambre nuptiale. Quand elle raconte n’avoir pas perdu que connaissance, mais aussi sa dignité, son honneur, le respect de la communauté ; elle est convaincue d’avoir raté l’éducation des futurs enfants qu’elle aurait voulu avoir, mettant son désir de maternité à l’eau.

Dans cette tragédie sanglante, à qui faut-il en vouloir ? Le bourreau de mari, cet individu inconscient de s’être humilié en humiliant son épouse ? Où est-ce la famille de la victime qui, depuis les premières heures du drame, tenter d’étouffer l’affaire en suppliant le conjoint de reprendre « son dû », sa toute fraîche épouse répudiée ?

Elle n’eut pourtant pas gain de cause, la pauvre. Trois jours plus tard, après une série de reproches des siens, elle fut ramenée dans son foyer conjugal pour y être de nouveau admise, après s’être couchée à même le sol afin de recevoir le pardon de cet homme, son mari, celui-là même qui avait le devoir de la protéger.

@SoloNiare

Et au bout, tu seras une femme

Campagne de lutte contre l'excision en Guinée

Campagne de lutte contre l’excision en Guinée

Ma mère m’aidait à faire mon dernier bagage, mon sac à dos. Elle était très émue de voir partir sa fille unique : moi­.

– Tu vas adorer ton séjour, Assyni. Me dit-elle.

Assyni, c’est le petit nom qu’elle m’a donné. Après de longues plaintes en vain pour lui faire oublier ce que j’ai nommé un « baby name », j’ai finalement accepté. Elle continua avec un ton nostalgique :

– Tu as des tantes géniales et des grands parents très affectueux. Ils te réclament tous. Tu vas tellement t’y plaire que je craigne que tu ne veuilles plus revenir. De plus, tu vivras au cœur de cette belle chaleur humaine, la solidarité, la cohésion sociale, l’entraide. Je suis ravie que tu aies accepté d’y aller.

Mais M’man, tout le monde dit que tu es un modèle social, ici. Je vis déjà au milieu de ces mêmes valeurs humaines depuis ma naissance grâce à toi, lui répondis-je les yeux remplis de larmes.

Depuis un an que ce voyage se prépare. La famille, au pays, ne cessait de me réclamer. Mes parents n’y ont vu aucun inconvénient. D’ailleurs, ils étaient ravis que j’adhère à l’idée d’effectuer un retour aux sources.

Le voyage fut paisible et l’accueil chaleureux. Mon oncle Kaly était venu me chercher avec sept autres membres de la famille. Les traditionnelles salutations ont fait que je ne vis pas passer le trajet de l’aéroport à la maison.

Une semaine avait passé depuis mon arrivée. J’étais parfaitement intégrée. Les tantes avaient déjà débuté mon initiation dans le clan des épouses parfaites, avec des révélations passionnantes. Même s’il est vrai que je ne suis pas de leur avis selon lequel : le foyer conjugal tient uniquement entre les mains de la femme. Je me prêtais au jeu. Ici, la société est divisée selon le genre. Pendant que les femmes sont préparées pour leur future vie de famille, les hommes sont entraînés à gouverner. Cela n’était pas mes convictions, mais je décidais de m’en tenir aux leçons reçues, sans vouloir perturber ce qui doit être une tradition ancrée depuis des siècles. Surtout pour suivre les conseils de Papa :

Sois sage et respectueuse des valeurs, s’il te plaît. Evite de te plaindre trop souvent. Tu y vas juste pour trente jours.

Un matin, ma cousine Yaye, vint me réveiller, toute excitée :

Assana, tu dors encore ? Vociféra-t-elle presque.

Je ne comprenais pas le motif de cette joie, mais je lui souris, encore endormie, tout en essayant de marmonner une phrase cohérente.

– Qu’y a-t-il, s’il te plaît ?

– C’est ton jour aujourd’hui et toi tu es au lit, comme si de rien n’était ! Continua elle avec des grands gestes de la main.

– Mon jour ? Répondis-je avec méfiance

– Ouiiiiii, tu seras sacrée femme tout à l’heure. Allez, lève-toi et prépare toi. Je reviens tout de suite. Récria-t-elle

Le temps de la rattraper pour une ample explication, elle avait filé comme une ombre. Je suivis donc ses conseils en quittant aussitôt le lit.

– Ainsi, une fête se prépare en mon honneur. Marmonnais-je debout face à mon image dans le miroir.

Jeunes écolières en Guinée. Crédit photo : Unicef

Jeunes écolières en Guinée. Crédit photo : Page Facebook Unicef Guinée

Au bout d’une demi-heure, je sortis dans la grande cour et trouvais, à ma grande surprise, qu’elle était vide, plus personne. Même sur la grande terrasse surmontée d’un toit, il n’y avait qu’une simple natte étalée. Une sensation de mal-être m’envahit. Tout à coup, un groupe de femmes franchit le portail, elles se dirigeaient vers moi. Je reconnus quatre de mes tantes : Alima, Anna, Koudejja et Sirantou. Les cinq autres m’étaient inconnues. Leur vue au lieu de m’apaiser, amplifia ma peur. J’eus cette sensation étrange qu’un malheur était en chemin.

Je les saluai en affichant un sourire figé. Elles me souriaient toutes et, arrivées à moi, Tante Koudejja, la grande sœur de mon Papa, me prit la main en m’entrainant sur la terrasse.

Elle commença, ce qui allait être mon calvaire.

– Assana, aujourd’hui, c’est ton jour.

Je restais coincée dans un bloc invisible, à l’écouter, et je ne puis placer un mot. Elle continua sans trop prêter attention à la statuette que j’étais devenue. Au cours de son « devil speech », elle regarda plus ses consœurs.

– Nous avons insisté pour ton retour au pays, car il est temps de faire de toi, une femme complète. Qui sera acceptée par un homme. Rappelle-toi, depuis le début, les leçons qui te sont inculquées ici, chaque femme est conçue pour un homme. Même s’il est vrai que tu es née et que tu as grandi en France, cela ne fait pas de toi une blanche. Le séjour d’un tronc d’arbre dans la mare n’en fera pas un caïman. Donc, après consultation, les cauris ont révélé que ce jour est le bon pour t’exciser.

Pour toute réaction, j’eus le réflexe de m’enfuir. A partir de cet instant tout alla très vite. Je fus rattrapée par deux des femmes inconnues et toutes s’y sont mises pour m’étaler de force sur la natte. Il faut reconnaitre que mon faible poids me faisait passer pour un gibier facile à bloquer. Mes jambes furent écartées et maintenues dans cette position par quatre d’entre elles et mon pagne détaché par la plus vieille des femmes. Je criai, appelai au secours. Ma bouche fut fermée par une main puissante. Mes larmes coulaient, mes pensées allaient à ma mère, mon père, mes frères : je me sentais trahie. Mon cœur fut sur le point de rompre lorsque mon regard croisa le couteau de l’exciseuse. Ce couteau qui coupa mon slip et qui allait m’enlever ma féminité. Je souhaitai à cet instant que la vie me quitte avec mon clitoris.

Est-ce cela la gentillesse familiale dont s’enorgueillissait ma mère, la fraternité que prônait mon père ?

Finalement, elle le saisit, mon organe érectile. Je sentis le fer sur ma chair….

– Assyni, Assyni réveille-toi ! M’appela une voix.

Je sursautai aussitôt du lit et mon regard tomba sur mes deux bagages posés à côté de l’armoire. Je continuai l’inspection de la chambre, sous le regard ébahi de mon père. Je vis mon billet d’avion rangé dans mon passeport. Instinctivement mes doigts glissèrent sous mon pyjama pour y chercher ce qui me fut coupé. A mon grand soulagement, tout y était, intact. Intacte. Je me jetai alors dans les bras de mon père pour y pleurer. Il me calma juste avec ces mots.

– Le voyage est annulé, je l’ai compris avec ton cauchemar.

Solo Niaré

Bossou, un exemple d’écolo village à l’ancienne

Le village de Bossou en Guinée forestière. Crédit photo : Solo

Le village de Bossou en Guinée forestière. Crédit photo : Solo

A 18 km de Lola dans la région de N’Zérékoré, un groupe d’étudiants japonais se fraie un chemin entre les venelles sillonnant entre les cases en banco de Bossou, une petite bourgade de la Guinée forestière au pied du Mont Nimba, qui suscite une curiosité à l’échelle mondiale, mon village. Je les croise non loin de « Wawi », un bar local où le « Yi poulou », le vin blanc, une décoction fermentée tirée de l’arbre à raphia très appréciée dans la communauté, est sirotée au quotidien par les habitués de ce bar rural. Les jeunes ressortissants du pays du soleil levant donnent l’impression d’être chez eux dans mon village. Je vois cela dans les salutations qu’ils ont avec les miens, les « Manon » qui les interpellent pour certains en « Maawe », le dialecte local, et pour d’autres en japonais approximatifs suivi d’un échange d’éclats de rire. Lorsque j’arrive à leur niveau, à mon tour, ils me gratifient d’un « I tchiowaaaa ! », ça va ? dans notre dialecte et de ce petit geste d’amabilité qui leur est familier, les deux mains collées sous le menton suivi de quelques hochements de la tête.

 

Taxi brousse en stationnement entre les allées du village de Bossou. Vincent Verroust

Taxi brousse en stationnement entre les allées du village de Bossou. Vincent Verroust

Ils sont là dans le cadre d’études spécifiques sur des primates vivant dans la forêt jouxtant le village. En effet, un petit groupe de chimpanzés vit depuis plusieurs siècles en symbiose sociale et spirituelle avec les populations de la contrée, qui trouvent en ces animaux un relais vers les esprits des ancêtres et leur vouent, de ce fait, une admirable vénération. Nous tirons, dans notre village, d’utiles présages dans chaque comportement de ces animaux. Ainsi, de leurs excitations bruyantes, il nous est possible régulièrement d’y saisir des signes annonciateurs de grands événements, comme la naissance d’un enfant prodige, le décès d’un grand notable, un grand conflit qui se profile, ou une sècheresse qui s’annonce, etc… Et en retour, en compensation de ce service rendu, nous leur attribuons des offrandes sous plusieurs configurations, individuellement ou tous ensembles lors de cérémonies annuelles, saisonnières ou de circonstance.

 

chimpanzé de Bossou, rencontré dans une friche agricole à proximité du village - Vincent Verroust

chimpanzé de Bossou, rencontré dans une friche agricole à proximité du village – Vincent Verroust

Cette adoration coutumière a contribué, à la fois, à la protection de l’espèce durant des siècles,  et a permis d’en faire un important relais pour un sujet d’étude scientifique. Et un sujet d’étude on ne peut plus sérieux, car les scientifiques japonais ont tout simplement implanté dans mon village une annexe de la faculté de primatologie de l’Université de Kyoto. Ce qui impose à ces étudiants un long séjour au contact des chimpanzés pour apprendre à bien les connaître et donc, par extension, les habitants de Bossou et leur mode de vie. Il n’est alors pas surprenant de les voir régulièrement, suivis de jeunes guides choisis dans le village, arpentant les collines ou assis à l’orée des broussailles, à l’affût d’informations sur l’objet de leurs études : les primates de Bossou.

 

 

Le marché hebdomadaire

La place du marché de Bossou. Crédit Photo : Vincent Verroust

La place du marché de Bossou. En arrière plan, la forêt jouxtant le village. Crédit Photo : Vincent Verroust

Alors qu’en milieu urbain, certains se hâtent de l’arrivée du week-end pour faire leurs emplettes, pour moi, durant mes séjours dans ce coin perdu au fond de la Guinée forestière, seul le mercredi m’offre cette opportunité. C’est le jour du marché hebdomadaire, il a lieu sur la grande place publique. C’est le jour où, à cause de l’affluence, on a de la peine à traverser le village d’un bout à l’autre. Des commerçants venant de plusieurs endroits viennent proposer leurs marchandises et s’installent sur les artères principales. Une occasion pour les villageois de se ravitailler en plus des ressources qu’ils tirent de leurs activités agricoles, maraichères et fermières. Le troc est courant pendant ces jours de négoces, il m’est arrivé d’échanger une torche électrique à pile contre un régime de bananes plantain dont je raffole. Ce marché est une véritable ambiance de fête. Il m’est arrivé quelques fois de voir la population du village passer du simple au triple.

 

Fête traditionnelle

J’emprunte le taxi brousse à partir de Lola, la dernière grande ville avant Bossou. Dix-huit kilomètres pénibles et lancinants d’une piste en latérite rouge et parsemée de nids de poule séparent les deux bourgades. Ces taxis-brousse, toujours bondés de monde, sont les seuls moyens de transports de la région. J’essaie de cacher mon embarras, due à la promiscuité provoquée par le confinement dans lequel je me trouve avec les huit autres passagers du véhicule, une très ancienne Renault 18 de fabrication française. J’ai à chaque fois le sentiment de ne pas être crédible quand je raconte la scène qui se joue dans le huis-clos de ces vieux véhicules de transport : quatre passagers à l’arrière et quatre autres devant, est déjà en soi un acte de bravoure, mais la scène la plus incongrue, si tant est que l’on me croit, reste celle du chauffeur actionnant régulièrement le levier de vitesse qui passe entre les cuisses d’un des trois passagers assis sur la même rangée que lui. Je pouffe un très discret rire en pensant au fait qu’un jour, ce passager pourrait être une respectable dame pudique. L’offense serait juste à portée de levier.

Janvier est la période où je m’organise pour ne rien rater de la grande curiosité de Bossou qui est sa rencontre annuelle dénommée la fête des montagnes, d’inspiration animiste. Un événement qui regroupe toute la communauté Manoh du pays et celle résidant en Côte d’Ivoire et au Libéria, pour dire que le tracé des frontières des pays africains a été d’une absurdité jusqu’ici incompréhensible pour nous.

Masque sacré de Bossou. Crédit photo : DR

Masque sacré de Bossou. Crédit photo : DR

Cette fête coutumière est un rendez-vous de renommée mondiale au cours de laquelle le village devient une destination touristique très demandée. Je tire une certaine fierté de la capacité d’accueil du village qui se voit durement mise à l’épreuve sous l’effet de l’affluence des curieux et fidèles habitués. Le rituel précédant la sortie des masques sacrés est un spectacle d’une impressionnante mise en scène. Avec pour thématique centrale la relation séculaire entre les Manoh et les Chimpanzés, il n’est plus alors à rappeler que la pérennité de ce grand événement dépend principalement de ces primates. Le type de protection dont mon village a, de ce fait, entouré ces primates depuis toujours en les sacralisant, peut être considéré comme salutaire au regard de leur grand nombre, contrairement à d’autres régions où la chasse pour la viande de brousse et le braconnage ont fini par décimer l’espèce. L’inscription des collines de Bossou dans l’aire centrale de la réserve de biosphère des monts Nimba peut donc être perçue comme une aubaine supplémentaire dans la conservation et l’utilisation durable de la diversité biologique.

Les villageois, les invités et tous les autres visiteurs sont friands de toute la partie rituélique de la rencontre. Elle s’annonce par un long et lointain entonnement de chants polyphoniques venant de la forêt où résident les primates, soutenus par de virtuoses percussionnistes et flutistes. Le grand prêtre de la forêt sacrée fait ainsi son entrée spectaculaire pour conduire la cérémonie des offrandes aux esprits des ancêtres. Plusieurs notables du village et des troubadours, qui esquissent de virevoltants pas de danses, l’accompagnent sur une plateforme dressée au milieu du village faisant office de temple. Les masques sacrés sortent aussi à cette occasion et demeurent une des attractions les plus appréciées et commentées par la foule de badauds venue d’un peu partout.

L’imposant Mont Nimba, culminant à 2500m d’altitude, surplombe tout ce panorama. A la voir, je la regarde toujours comme une sentinelle prenant avec le plus grand des sérieux son travail de perpétuation de cette belle tradition qui assure la survie d’une espèce animale en danger d’extinction.

Solo

Marseille : Rififi au sommet de l’Olympe, le PSG chante sa marseillaise

On assiste à un véritable coup de tonnerre dans la cité phocéenne suite à plusieurs interpellations de dirigeants de l’Olympique de Marseille. La justice française s’intéresserait à un certain nombre d’irrégularités relevées dans le transfert de l’attaquant André Pierre Gignac en 2011 de Toulouse à Marseille. Des rétrocommissions occultes auraient été distribuées à plusieurs intermédiaires poussant les enquêteurs à placer en garde à vue tout le staff dirigeant de l’OM avec son président Vincent Labrune et ses deux prédécesseurs, Jean Claude Dassier et Pape Diouf. Un coup de filet à l’OM qui est rapidement devenu une foire aux vannes à Paris

Le malheur des uns fait le bonheur des autres.

Cette crise a aussitôt fait surgir toutes les composantes de la grande passion qui entoure souvent le classico OM-PSG et, forcément, ne pouvait pas mieux tomber pour des supporteurs parisiens qui avaient du mal à accepter cette première place de ligue 1 que l’OM truste depuis un moment. Cerise sur le gâteau pour les Parisiens, au centre de cette crise, le transfert de Gignac, l’homme fort de la ligne offensive de l’OM, dont l’efficacité a permis ce bon début de saison de son club avec 10 buts en 11 matchs.

Après le tapis vert, la rivalité qui anime les deux clubs, montée de toute pièce par Canal plus dans son besoin d’audience dans les années Bernard Tapie, depuis l’avènement de l’ère du numérique, a investi les réseaux sociaux sur lesquels les Parisiens se régalent depuis l’annonce de la garde à vue des dirigeants phocéens.

La preuve en tweets.

La réplique d’un supporteur de l’OM ne s’est pas faite attendre :

D’où vient cet étrange appel à crucifier les touristes ?

Wa bamban ! Le type auquel s’adresse cette injonction d’une bande de bambins hyper excités est tout de suite reconnaissable. En plus de son aspect caucasien et de son bermuda à six poches, venu d’occident, il affiche toujours ce même inaltérable regard, curieux et émerveillé de tout et de rien. Il tient en général, lors de son bref séjour de touriste dans ces villes, une bouteille d’eau minérale qu’il boit au goulot après chaque gros coups de chaleur et, autour du cou en bandoulière, un Canon D500 qu’il ajuste à chaque nouvel élément que son petit guide du routard n’a pas répertorié dans ses pages. De son numérique, ce chasseur de souvenirs fige les moments en déambulant, chaussé indifféremment de confortables spartiates, fameuses sandales tressées qui lui voueront un intérêt des plus étranges dans ces rues.

Une caliga romaine (Source: http://fr.wikipedia.org/wiki/Caligae)

Une caliga romaine (Source: http://fr.wikipedia.org/wiki/Caligae)

Wa bamban ! Ces fougueuses clameurs des marmots à son passage lui font comme un boum au coeur, et en retour, tellement ravit de l’atypique marque d’hospitalité, il leur dégaine son sourire figé de commerciaux de Darty, ignorant tout de la sentence derrière cette expression locale. S’il savait ?

A chaque « Wa bamban ! », les gamins se bidonnent, sautent de joie, montrant de leurs petits doigts aux uns et aux autres ce touriste qui, au final, commence à se demander la cause de tant d’allégresse. Il s’arrête, face à ces espiègles garnements devenus un peu moqueurs à son goût et, des deux mains ouvertes, mi étonné, mi excédé, il cherche à leur demander par ce geste universel ce qui ne vas pas. Ce réflexe semblant faire partie du jeu provoque une réaction inattendue, les rendant encore plus hilares.

–       Jésus, Wa bamban ! scandent en groupe tous les enfants en indexant les chaussures du touriste.

Face ces scènes devenues familières dans ces rues, certains adultes se laissent également emporter par le comique de la situation et s’esclaffent devant le regard médusé du touriste. Dans ces rues où tout le monde a encore en mémoire ces projections de films en plein air de protestants évangélistes en version Soussou, le dialecte local. Des « wa bamban » (crucifiez-le) accompagnant la scène de crucification de Jésus Christ et ses apôtres, chaussés en tropéziennes ou en caliga romaine comme le touriste moqué dans la rue, sont à l’origine de cette situation un peu cocasse dont ces rues raffolent.

Le jour qu’il vous prendra de fouler les rues de Boulbinet ou de Matoto à Conakry, chaussé de ses sandales tressées jusqu’au mollet, ne vous étonnez pas des « Wa bamban », ces quolibets que les mômes ne manqueront pas de vous gratifier. Il n’y aura pas mort d’homme de toutes les façons.

@SoloNiare

Tabaski : L’enfant et le mouton, cruel festin

De Bamako à Islamabade et d’Istambul à Boulbinet, il n’y a pas un seul individu, de tout âge et de tout obédience religieuse confondue, pour qui la Tabaski, fête qui commémore le sacrifice d’Abraham où les fidèles musulmans sont appelés à sacrifier un mouton, n’est pas un grand rendez-vous de réjouissance collective. Et derrière chaque « Aid Moubarak », « Sambé Sambé », « Deweneti », « Salimafo » qui signifient bonne fête de Tabaski dans plusieurs langues, revient toujours la fierté de montrer son appartenance à une communauté et, surtout, le bonheur de partager avec les siens son incontournable festin de viande de mouton, en barbecue pour les uns ou en recette locale pour les autres.

Devenant ainsi le symbole de cet événement annuel, celui qui trinque le plus aux premières heures de la fête après la mosquée, c’est bien le mouton. A chaque énonciation de la tabaski, me vient ce souvenir atroce de ces scènes d’une extrême cruauté qu’on affligeait au gamin que j’étais. Pouvaient-ils à l’époque savoir qu’en m’amenant sur le marché des moutons, me laisser faire le choix du bélier de la famille ou, du moins, en me le faisant croire, me confier le soin de lui mettre la corde au cou et le traîner, docile, jusqu’à la maison, il créait un lien très fort entre le gamin et l’animal au destin scellé ?

L'enfant et le mouton de Tabaski. (Crédit Photo : Solo Niaré)

L’enfant et le mouton de Tabaski. (Crédit Photo : @mnabe)

Fier avec le bélier entre les venelles du quartier, durant une semaine avant la fête, mon entente avec cet animal très sympathique était connue de tous. Je n’avais plus qu’un seul passe-temps : bichonner, nourrir, câliner, laver, nettoyer, brosser, le promener tel un chien domestique une fois le matin, une fois le soir, abandonnant mes copains dans leur parti de foot. Il me le rendait bien, ce grand bélier, d’un blanc immaculé, dodu avec ces deux cornes qui se tordaient en s’étirant sur sa tête telle des défenses d’éléphant, en me suivant partout dans ma fanfaronnade devant les voisins. Sept jours durant, ce lien était si fort que, finalement, je n’avais plus besoin de corde comme laisse pour trainer ce bel animal dans nos deux promenades quotidiennes. Il était désormais mon meilleur copain et moi le sien.

– Non, pas les moutons dans ta chambre.

Un refus illogique ! C’est bien le seul truc qu’un enfant peut comprendre d’une telle phrase lorsqu’il décide d’inviter son meilleur pote dans son chez lui, sa chambre. J’ai perlé ma petite larme de tristesse ce jour, le soir de la veille de la Tabaski et, en ramenant mon ami sous le manguier qui lui avait été destiné comme abri, je lui dis :

– Personne ne peut nous séparer, hein ! Tu es mon meilleur ami.

De la tête, il me fit une sympathique gratouille sur le flanc et fouetta l’air de sa queue, comme réponse, à croire qu’il comprenait ma peine. Je remplis un bol d’eau que je lui glissai avant de prendre congé de lui. Le savoir seul dans la nuit noire, livré aux moustiques, aux « Tokloto » et aux « wôklôni », nos croque-mitaines locaux, me fendit le coeur et me priva de sommeil jusqu’aux premières lueurs du jour.

Tôt le matin, pendant que les uns et les autres s’affairaient pour se vêtir de leurs beaux boubous en bazin incroyablement gominé et brodé, je courus rejoindre la blancheur du duvet de mon pote. Une très longue séance de toilettage s’en suivit jusqu’à la fin de la prière du matin.

Soudain, je vis s’introduire dans notre cour à la suite des gens qui revenaient de la mosquée, une vielle connaissance du quartier : le dibitier (boucher) du coin de la rue. Il vint et, comme tout le monde, commença à se débarrasser de son habit de fête et sortit un couteau d’un fourreau attaché à sa ceinture.

– Amenez le mouton, aussitôt l’exigea-t-il.

Deux de mes grands cousins vinrent précipitamment vers moi.

– Bouge de là, gamin, me dirent-ils et se mirent très rapidement à vouloir détacher le mouton, sans ménagement.

L’animal, qui était habitué à la douceur, surpris par cette désinvolture soudaine, fut un long bêlement, essaya de leur résister en secouant la tête dans tous les sens et recula vers moi. Face à cette réaction, mes cousins, deux brutes d’une hardiesse totalement inconvenante que j’ai encore en mémoire, s’en agrippèrent et le traîna dans la boue jusqu’au dibitier, tachant son beau pelage que j’avais mis une semaine à rendre plus blanc que blanc.

– Laissez mon copain, leur criai-je en les suppliant et en les tapant de mes petits poings en vain.

Tous les hommes de la famille firent un groupe autour du dibitier et du mouton, mon copain cloué au sol par d’énormes bras musclés et, en choeur, ils répondaient « amina » aux versets qu’un d’entre eux récitait avec véhémence. Mes pleurs se firent encore plus fort pour les implorer de me rendre mon copain, car je venais de comprendre l’issu de leur subit intérêt pour lui.

Pendant ce temps, psalmodiant d’autres versets, le dibitier accroupi, une main sur le cou du mouton et sans prêter attention à mes douleurs infantiles, il passa la lame tranchante de son couteau sur la gorge de cet être qui était le mien. Je vis plusieurs jets de sang giclés dans un débit tellement fort qu’ils laissaient des traces profondes dans le sol. Les bêlements de douleur de l’animal s’étouffèrent dans un râle intenable.

Le mouton venait de quitter la vie, ceci je l’avais bien compris, rien qu’avec ce vent glacial tel un adieu qui me secoua et me foudroya le coeur à jamais.

Tabaski, jour de fête ! … Pas pour tout le monde. Snif !

@SoloNiare