dans Fenêtre sur l'Afrique

Polygamie, le mariage de trop

Alboury Ndiaye n’allait pas aussi facilement s’en tirer que toutes les fois où, en vacances à Kaolack dans sa bourgade natale, il s’offre une nouvelle femme quand ça le prend et comme il veut. Immigré en France depuis quatre décennies, ce seul statut faisait de ce sexagénaire un nanti loin de tout souci matériel. Alboury savait en jouir et ne vivait que pour entretenir cette illusion. Tout lui semblait permis, du moins, c’est l’unique impression qu’on pouvait garder de lui. La polygamie semblait être pour lui un droit divin.

Immigrés en attente pour des démarches administratives. Sous-préfecture Antony. Crédit photo : Solo Niaré

Mariages en cascade
A ce petit jeu, 5 femmes au compteur, dont 3 en France et les deux dernières à Kaolack, semblaient ne plus le suffire. Ces grands enfants, spectateurs impuissants des faits d’armes du serial polygame qu’était leur papa, vivaient avec la hantise, à chacun de ses voyages, de le voir convoler à une nouvelle noce. Leurs différentes primes de rentrée scolaire ayant couvert tous les aspects de ces unions répétées, qui n’étaient pas sans coût, leur avait laissé un goût très amer. Quant à ces anciennes femmes, elles étaient tenues par le respect d’une tradition qui n’avait de cesse de faire la part belle à ses époux lancés dans une espèce de championnat du harem le plus fourni.

Comme à l’accoutumée, il venait encore de les informer d’un nouveau mariage qu’il avait fraîchement scellé à Kaolack, avec une jeune dame du même âge que Ndeye, sa première fille, médecin à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Les mœurs, très légères de cette nouvelle épouse selon les informations reçues du village, vont alors pousser Ndeye, excédée par cette situation récurrente et ses lourdes répercussions sur le peu de confort qui leur restait, à réunir les trois épouses parisiennes et ses autres frères pour une réponse à cet écart de trop de leur papa.

Dissuasion d’un polygame
Comment aborder ce sujet avec des mamans, qui n’ont connues que ce système patriarcal, moulées depuis leur tendre enfance pour intégrer un foyer « multigame » comme épouse consentante et participante dans la résignation la plus totale, sans donner l’impression de s’opposer à une tradition ancestrale et paraître irrespectueuse envers son papa ? Toute la subtilité se trouvait là pour Ndeye. Ses connaissances dans le domaine sanitaire aidant, elle s’appuie alors sur la réputation volage de la nouvelle mariée comme sujet principale de sa petite exposée devant sa famille.

Rien de mieux que les ravages des maladies sexuellement transmissibles dans les familles polygames, illustrés par des années de statistiques terribles qu’elle a pu glaner avant la rencontre. Ndeye, avec gravité, leur fera comprendre une possible contamination de Alboury par sa nouvelle jeune femme et qu’à son retour, dans ce cas de figure, il pourrait à son tour la leur refiler. Une réaction à la chaîne qui finira alors par décimer toute leur famille. À ce moment, il était bien évident que les mamans ne vivaient pas que de Thiep et de Bissap seulement, le plaisir de la chair ne connaissant pas de retraite, vu que pour l’instant elles avaient des restes. Elle se réserva de parler directement d’activités sexuelles, mais trouva les mots pour qu’elles comprennent.

Le polygame face à son œuvre
Dès la première nuit de son arrivée du Sénégal, Alboury, fut très surpris de constater que le rituel n’était plus le même. Dans la pénombre de la chambre, Djebou, l’épouse qui le recevait ne l’avait pas rejoint, parée, comme d’habitude, du petit pagne moulant qui lui dépasse à peine la moitié de la cuisse, elle n’avait pas non plus autour de la taille ses colliers de perles qui mettent en valeur ses courbes tant désirées et, aussi surprenant que cela puisse paraître, l’habituel encens n’avait pas été préalablement brûlé pour inonder l’ambiance de son effluve érotique. En revanche, c’est dans un déroutant jogging Adidas, à la corde solidement nouée à sa ceinture, qu’elle se trouva une place à l’autre bout du grand lit qu’ils partageaient, tout en ayant pris soin de lui tourner le dos.

À tous ses soupirs et ses raclements répétés de gorge, habituels signaux du degré de son désir d’amour, Djebou resta de marbre, le dos toujours tourné depuis le début la soirée. Il se décida finalement de lui demander directement si elle ne voyait pas qu’il avait envie d’elle. La réponse, préparée avec minutie et dictée au préalable par sa médecin de fille à toutes ses épouses, ce qu’il ne savait pas, était claire : « Tu n’auras rien tant que tu ne n’effectueras pas une batterie d’analyses médicales : Hépatite A, B et C, MST VIH et tuberculose».

Ses yeux s’exorbitèrent dans le noir. Il cria à l’outrage et lui signifia de la congédier avant de se raviser aussitôt. Tout avait été prévu dans les détails prêts. Dans un calme olympien, Djebou lui fit savoir qu’elle ne s’opposerait nullement à cette décision, mais que c’est à lui Alboury de prendre ses bagages et de trouver un autre logement. C’était dit dans des termes clairs et tellement précis qu’il comprit que ce n’était pas des paroles en l’air et se tint à carreau.

Ce fut une des nuits les plus longues de sa vie. Ses yeux rivés au plafond, il médita longtemps sur cette soirée jusqu’au petit matin et, écœuré par ce qu’il considérait comme un affront, il sortit de la maison plus tôt que prévu pour rejoindre dans un autre arrondissement parisien, Bathio, sa deuxième femme, sans pourtant avoir fini ses deux jours coutumiers chez Djebou. Là aussi, il n’échappa pas au même traitement, ni chez Mandinka, sa troisième femme.

Le soutien de la communauté
Durant 6 semaines, Alboury usa de tous les moyens de pression dont il disposait, en vain. Djebou, Bathio et Mandika lui opposèrent une détermination sans égale avec les mêmes arguments de résistance. Alboury ne s’avouait tout de même pas vaincu et mis sur la table la dernière cartouche qui lui restait : le recours au bureau des notables parisiens de la communauté des ressortissants de sa bourgade, dont il était un membre respectable. Connaissant le désamour que toute cette assemblée portait aux assistantes sociales, il chargea ses trois épouses de s’être laissées corrompre par l’équipe sociale de sa mairie.

Convoquées devant les assises présidées par les représentants les plus conservateurs des traditions de Kaolack, les trois épouses devraient répondre d’un curieux chef d’accusation de manque de respect à l’égard de leur mari. Venue chacune accompagnée pour la circonstance de tous leurs enfants, 4 pour la première, 3 pour la deuxième et 2 pour la troisième, toute la smala d’Alboury lui fit face. Répondant au nom de ses coépouses, Djebou souhaita auprès de l’auditoire que leur mari dise publiquement en quoi ses épouses lui avaient-elles manqué de respect afin qu’ils puissent de trouver une solution tous ensemble.

Alboury ne put placer aucun mot, certes par pudeur, mais probablement de honte et, pris à son propre piège, il assista impuissant à la levée de la séance pour défaut d’explications détaillées de l’accusation.

Plus aucun recours ne lui était possible ou, du moins, le seul lui restant était finalement de se plier à l’unique exigence de ses épouses : les analyses médicales. Croyant alors solliciter confidentiellement sa fille médecin, s’il savait, il lui demanda de l’accompagner discrètement se soumettre aux tests indiqués. Ce qui fut fait sans tarder et, sacré coup de bol pour le serial polygame, il était passé par les mailles des filets des MST. Un ‘ouf’ de soulagement pour la famille qui retrouva alors toute sa sérénité et sa routine d’avant.

Il est évident que même en changeant les noms des personnes citées dans cette histoire, qui est réelle pour préserver leur anonymat, beaucoup d’entre vous reconnaîtront un papa, un oncle, un cousin ou un voisin, au pire, la polygamie dans ses tristes travers.

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