dans Fenêtre sur l'Afrique

Excision en Guinée : l’histoire de l’arroseur arrosé

Connaissant le vieux patriarche El Hadji Boukari, 71 ans, et ses positions tranchées en faveur de l’excision, personne, dans la bourgade de Bolokodougou, à 490km de Conakry, ne pouvait imaginer qu’un jour, il serait lui-même confronté aux abominations des mutilations génitales féminines et à la douleur de celles qui en sont victimes contre leur gré. Cette situation insolite prête, certes, à se gausser jusqu’à se décocher la mâchoire. Mais, au fond, c’est la leçon qui en découle qui paraît la plus incroyable.

Chef coutumier de Bolokodougou, Boukary était marié à cinq femmes, c’est-à-dire plus de femmes que ce que lui autorisait la religion. Sa dernière femme, une jeune fille de 24 ans, mariée huit ans plutôt, avait été la seule à faire un enfant avec lui : un garçon qu’il chérissait plus que tout.

Boukari s’était érigé une réputation d’irréductible contre toutes les campagnes menées en milieu rural contre l’excision. A cet effet, son statut de chef coutumier lui servait à opposer un droit de veto à certaines décisions administratives relatives à la nomination des représentants de la fonction publique dans sa localité. Plusieurs agents de santé ont été mutés vers d’autres régions pour avoir voulu tenter une démarche de sensibilisation contre les méfaits des mutilations génitales féminines, auprès de la population. Boukari, quotidiennement mis au courant de toutes ces tentatives, par un réseau d’informateurs, actionnait alors une procédure de mutation des agents « indélicats ». Face à ce petit seigneur, les ONG et les associations caritatives ne savaient plus à quel saint se vouer pour faire bouger les lignes.

Boukari avait un objectif unique : perpétuer pour l’éternité les festivités précédant la campagne annuelle d’excision. Des jeunes filles de 6 à 15 ans étaient alors regroupées et amenées en forêts, vers une étape qualifiée par lui et les siens d’ « essentielle » pour faire d’elles « de vraies femmes ». Au nom d’une tradition aujourd’hui très obsolète et sur la base d’une interprétation erronée de textes religieux, Boukari et le conseil coutumier défendaient farouchement cette rencontre annuelle. « Le clitoris, c’est « haram » (impur), jamais il ne franchira les portes du paradis. Il faut l’ôter de la femme pour la rendre pure », disaient-ils souvent durant les prêches qu’ils menaient contre les ONG. Certaines fois, ils ne manquaient pas d’ajouter qu’ « une femme sans clitoris est moins enclin à aller voir ailleurs. Mettre fin à l’excision, c’est la porte ouverte à l’infidélité ».

Jeunes filles en tenues rituéliques lors d'une cérémonie d'excision -  Fresque de Papus Bangoura

Jeunes filles en tenues rituéliques lors d’une cérémonie d’excision – Fresque de Papus Bangoura

Une fois le crépuscule amorcé, le jeune garçon du patriarche ayant revêtu d’une robe, lors d’un jeu de travestissement avec ces copains et copines d’âges, il se voit soudainement happé par la main ferme d’une exciseuse, qui l’amène précipitamment avec elle dans une maison à l’orée du village. Ces cris d’appel au secours restent inaudibles, étouffés par l’ambiance générale des festivités de réjouissance. Regroupés avec plein de jeunes filles arrachées également des mains de leurs parents dans des circonstances tout aussi brutales et cruelles, les pleurs de l’enfant ne sont pas prêts de se calmer, face à l’air déjà effrayé de ces compagnons d’infortune.

L’une après l’autre, les jeunes filles terriblement apeurées subissent le canif de l’exciseuse, dans une totale résignation pour certaines, tandis que d’autres, n’ayant aucune alternative, poussent des cris que des vieilles femmes se précipitent d’étouffer en leur collant les mains sur la bouche.

D’un geste rapide et précis, l’exciseuse aiguise frénétiquement la lame coupante après chaque passage sur une pierre granitique. Dans une ambiance de plus en plus sombre avec la nuit qui s’annonce, les bouts de chairs s’envolent jusqu’au tour du garçon du chef de village, qui aura beau crié en vain. Son frêle petit corps oppose peu de résistance quand sa bourelle, aidée de ses acolytes, sans tenir compte du jeune prépuce qu’elle considère comme une anomalie de la nature, le lui arrache sans état d’âme, ajoutant cette horrible ablation à sa longue liste. Le garçon perd connaissance de douleur et, se vidant de tout le sang de son corps, est jeté sur une natte sans ménagement.

L’exciseuse et ses acolytes, toutes joyeuses célébrant leur acte, et surtout la manne financière qu’elles en tirent pour tout le reste de l’année, se réjouissent dans une danse soutenue par des chants initiatiques. Elles déambulent entre les cases dans l’effervescence et croisent une procession dépêchée à la recherche du jeune garçon. Après quelques échanges entre les deux groupes, la méprise ne fait plus aucun doute. La communauté la plus réticente à l’arrêt de l’excision, une mutilation génitale injustifiée sous toutes ses coutures, apprend ainsi à ses dépends qu’elle vient de castrer l’unique héritier du patriarche, le plus fervent soutien de leur tradition archaïque.

A l’annonce de la nouvelle, Boukari, inconsolable, se fend dans un hurlement qui déchire toute la nuit, ces cris portant à plusieurs kilomètres à la ronde. Des jours durant, Bolokodougou ne rythme plus qu’au son des lamentations de son vieux polygame.

Sans aucun doute, la douleur de Boukari rappelle celle de toutes les victimes de l’excision, sauf qu’en dehors du malheur de son pauvre garçon, la sienne est le reflet d’une justice du sort qui voudrait qu’il en tire la leçon qui s’impose : l’arrêt total de son soutien à ces actes barbares.

Solo Niaré

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Solo Niaré : Volontairement éclectique et pas que ! En ces lieux : excès d'Afrique | #Excision | #Paludisme | Accès à l'eau potable | Finance | et le tout validé par Obi-Wan Kenobi.

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