dans Fenêtre sur l'Afrique

Bassam, loi Evin en vain sous les cocotiers

D’Afrique, il y a bien de cela quelques années derrière moi, lorsque j’ai appris l’existence de la loi Evin interdisant de fumer dans les lieux affectés à un usage collectif, je crois avoir sauté au plafond de joie. Mon bonheur était indescriptible. Et, une fois en France, je ne manquais pas de dire « Bien fait pour eux » chaque fois que je croisais quelques fumeurs endurcis en groupe au bas d’un immeuble en train d’aspirer à la va-vite l’addictive nicotine. En hiver, cette joie devenait presque orgasmique. Je l’avais tellement attendu ce moment, que voir nos gentils empoisonneurs se la geler dehors à 0° était certainement la plus cruelle des revanches de la grande communauté des fumeurs passifs que je pouvais imaginer. Oui, jouissif, le spectacle !

Je sens qu’après ce billet, je me ferai plein d’amis lol 🙂

Autant pousser mon sadisme à la limite de la fatwa qui mettra ma tête à prix. Confidence pour confidence. Je m’approche d’eux à chaque fois que l’occasion se présente avec le geste du fumeur en manque et :

– Vous aurez pas une cigarette, svp ?

 Tout est dans le geste pour faire croire que cette mèche vous sera salvatrice. Ils le connaissent, eux, cette sensation de manque, la hantise qu’elle te crée. Ce n’est plus qu’un jeu d’enfant pour faire le fumeur parfait à force d’en avoir croiser des tonnes dans les rues et les troquets de la ville avec le même refrain « Vous aurez pas une cigarette, svp ? ». Un leitmotiv !

Dans le froid de canard, ils sont là, je les vois, ces fumeurs, grelotant sur le verglas car cette loi « merdique » les jette désormais dans la rue loin de leurs ex victimes résignées de longue date. Le pouce opposé à l’indexe comme tenant un mégot et mimant le geste parfait, je m’avance vers eux et laisse faire la solidarité légendaire qu’on leur connait.

J’ai le light ou le roulé à 99% des tentatives. Par contre, je refuse toujours le feu, faisant croire qu’un briquet se trouvait régulièrement à ma portée. Ça aurait été de mon propre gré de ne pas seulement inhaler l’horrible fumée que je déteste plus que tout, mais d’être mon propre bourreau en allumant cette mèche.

Un seul objectif se trame derrière mon imposture qui va faire de moi l’homme le plus détesté des fumeurs. Une imposture bien montée et bien rodée. Une fois la cigarette entre les doigts et après un hypocrite merci sans âme ni foi, j’ai juste à disparaître à l’angle de la première rue et à écraser avec extase l’immonde bête sous mon soulier. Ma scène du crime se résume souvent à cette mèche écrabouillée, gisant émiettée sur le trottoir ou souvent emportée par le moindre petit vent qui se fraie un passage dans la rue en question.

Retour en Afrique, il y a de cela deux semaines environ, à 6h30 de vol de la zone d’application de la loi Evin. Je découvre Grand-Bassam en Côte d’Ivoire, la ville historique où se situe le Tereso, le complexe hôtelier qui nous accueille dans le cadre d’une formation avec des blogueurs venus du monde entier. Je partage la compagnie de quelques addicts à la nicotine et au goudron qui ont pris le même vol que moi venant d’Orly, tous résidant en France. Je les vois déjà s’extasier à l’idée de pouvoir s’acheter des tonnes de cartouches et de l’orgie de fumée qu’ils feront empester.

Mince, t’es dans la mouise, Solo

Je flaire leur revanche se dessiner. Malheureusement, l’arsenal juridique ivoirien n’a rien prévu. Encaisser et fermer sa gueule, le destin de tout fumeur passif au risque de passer pour le problématique du groupe dès le premier jour. Bon, je ne risque pas d’être plus victime qu’un autre, je décide de compter sur le savoir vivre de tout le monde ou de notre « savoir la vie » à nous tous.

« Gare à toi, Solo, si quelqu’un d’entre eux sait ce que tu leur fais endurer en France. »

Première nuit de rêve, une chambre bien climatisée, propre nickel chrome. Constat qui a du coup raison d’une grosse appréhension que j’avais sur l’hôtel. Le matin, 6h30, je sors de ma chambre, juste à un jet de pierre, des vagues de deux mètres qui se soulèvent sur un océan d’un bleu azur, une plage de sable fin surplombée par des centaines et des centaines de cocotiers sur des kilomètres et tout cela couronné par un air d’une pureté indescriptible. Cette sensation de bonheur en le respirant me fait penser au propos de ce fumeur qui m’expliquait ce que lui procure une bonne bouffée de cigarette.

Je pars en courant sans me poser de question, un footing improvisé sur ce sable qui m’oppose peu de résistance. Je suis tellement enivré par ce décor que je ne vois pas les minutes filer. Une heure après, je suis de retour à mon point de départ, dégoulinant de sueur dans la chaleur moite de Grand-Bassam. Une douche s’impose. J’en profite allègrement et sors après rejoindre le groupe dans le restaurant. Ils n’ont pas perdu leur temps, ils sont là, les fumeurs à toutes les bonnes tables et se donnent à cœur joie à poisser l’air matinal, mais ils sont heureux entourés de la majorité non fumeurs. Ils affichent tous cette bonne bouille de petit marmot qui sort de punition et qui se gave du chocolat qui lui avait longtemps été interdit à tort.

L’après-midi, même scène, même brume pendant quelques séances en groupe de travail. Je ne pouvais pas imaginer qu’ils prendraient leur revanche en terre africaine. Il n’y a plus que 9 jours à tenir pour les retrouver de l’autre coté de la méditerranée pour leur dire mille fois :

Vous aurez pas une cigarette, svp ?

@SoloNiare

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Solo Niaré : Volontairement éclectique et pas que ! En ces lieux : excès d'Afrique | #Excision | #Paludisme | Accès à l'eau potable | Finance | et le tout validé par Obi-Wan Kenobi.

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  1. ah sacré Solo, t’as pas une cigarette à me filer? En effet,
    Pour avoir jeter un coup d’oeil avec toi sur ce texte, je crois que t’as adoucit un peu le ton. Mais bon, même de façon subtil, ton message est clair.

  2. Enfin, je retrouve quelqu’un comme moi, qui n’a pas pu aussi contenir ses sentiments face de telles choses qui ont un peu taché l’atmosphère mondoblog à Bassam. J’aime bien la façon dont tu l’a dit.
    Mais, la Côte d’Ivoire à bien effectivement une loi anti-tabac ; je l’ai mentionnée dans mon biellet « Interdit de fumer dans les lieux publics ». Et tiens bien qu’une affiche mentionnant cette loi était fixée à l’entée principale et la porte de l’accueil de l’hôtel.

  3. j’ai lu ton texte mot par mot sans diagonale et j’adore le style, il est très beau. Il est digeste et plus facile à inhaler que de la fumée de cigarette lol. A titre d’information, Ici aussi, nous avons une loi qui interdit la cigarette dans les endroits publics même si elle les sanctions ne s’appliquent pas encore véritablement.