A la recherche d’un pantalon sauté, taille « S »

voile-

 

Face à la ruée des jeunes européens candidats à la guerre sainte contre le régime de Bachar en Syrie, Hatouma, étudiante en journalisme décide de faire un papier sur le phénomène pour le compte du journal où elle passe un stage pratique. Elle se rend à Grigny dans l’Essonne où un fixeur, une connaissance d’une amie, se propose de l’aider à collecter des témoignages anonymes. Ce qui s’annonçait au départ comme un truc très simple se présentera, en fin de compte, beaucoup plus compliqué qu’elle ne le pensait.

L’actualité récente sur le retour très médiatisé de Turquie des deux jeunes de Toulouse, candidats malheureux au Jihad en a rajouté à la suspicion des premiers qui comptaient volontiers se confier. Se croyant désormais tous pistés par la police, ils suspectaient facilement tout le monde d’être des taupes à la solde de Place Beauvau*. Les premiers contacts sont pris avec Majid, 17 ans dont le frère Ahmed est un inconditionnel d’une mosquée aménagée dans une ancienne salle de gym dans la cité des Murreaux. Majid est un habitué de ce lieu de culte beaucoup plus par tradition familiale que par conviction personnelle. Comme poisson pilote, son profil est des plus intéressants.

Après plusieurs appels qui sonnaient dans le vide sans boite vocal sur un numéro de téléphone appartenant à Majid, Hatouma a dû laisser plusieurs messages sur ce qui lui semblait être le répondeur après le bip sonore sans retour.

Deux jours plus tard, minuit passé, alors qu’elle résiste à l’appel du sommeil, ses paupières très lourdes, elle s’efforce d’envoyer des messages à tous ses contacts sur les différents réseaux sociaux à la recherche d’une nouvelle piste, son téléphone sonne. Un numéro privé. En général, elle attend de savoir sur son répondeur le motif des appels venant de numéros masqués. Là, instinctivement, elle décroche.

Hatouma, c’est Majid, tu m’as laissé des messages sur mon répondeur. RDV demain 12h KFC Strasbourg Saint Denis, je serai à l’étage en Teddy rouge.

Il raccroche aussitôt. Le lendemain, Hatouma prend le soin de couvrir sa tête d’un voile et comme convenu, elle se rend au lieu prévu pour la rencontre. 4h d’attente, pas de Majid. A 17h, son téléphone sonne, encore un numéro masqué. C’est lui.

– Désolé, celui qui voulait te parler a désisté. Ils ont encore parlé à la télé d’une fille qui est partie en Syrie et ça lui a fait peur. Je te rappelle prochainement.

Il raccroche sans qu’elle ait eu le temps de placer un mot. Hatouma, bredouille, retourne sur ses pas. Dans son train pourtant bondé, elle se sent immensément seule. Elle s’en veut d’avoir choisi ce sujet qu’elle croyait pouvoir présenter sans difficulté majeure. Puis soudain, dans le tumulte de la voiture, une sonnerie de téléphone se fait persistante. C’est le sien. Elle le sort de son sac, décroche, c’est encore Majid qui lui demande de le rejoindre au plus vite à Corbeille Essonne. Un jeune de ce quartier voudrait bien répondre aux questions de la jeune journaliste.

panta sauté1h30 de métro et de RER plus tard, Elle retrouve Majid vers la sortie bus de la gare. Il est dans son Teddy rouge, mauve à vrai dire. Autour d’eux, un vacarme assourdissant de véhicules qui klaxonnent. Un embouteillage provoqué par un accident entre un camion citerne et une Twingo. Des lambeaux de polyesters détachés d’une des voitures et des éclats de pare-brises jonchent le macadam. Une flaque de sang coule de la petite voiture renversée, la violence du choc est indéniable. Hatouma, d’une petite toux, comme les majordomes savent le faire, ramène Majid à la réalité de leur rencontre. Ils s’éloignent d’une trentaine de mètres pendant que Majid pianote sur son téléphone puis…

– Allo, oui, Ibra, c’est nous ! On fait comment ?

Il reste à l’écoute une bonne minute avant de tendre le téléphone à Hatouma.

– C’est lui. Désolé, il ne veut plus te rencontrer physiquement. Il veut que ça se passe au téléphone. Tiens, vas y, il s’appelle Ibrahim ou Ibra !

Prise sur le vif, Hatouma sort précipitamment un stylo et un calepin de son sac. Fixant le téléphone entre son épaule et son oreille, elle s’éloigne de quelques pas derrière puis s’assoit sur une bouche d’incendie contigüe à une épicerie.

Le bruit autour se fait de plus en plus assourdissant. Entre les files de voitures qui avancent à pas de caméléon, le gyrophare d’une ambulance et celui d’un petit cylindré de la police balaient les façades tout autour. Les deux voitures essayent de se frayer tant bien que mal un chemin dans l’embouteillage pour la scène de l’accident. Leurs deux sirènes réunies abusent des décibels. Hatouma grimace. Elle ne saisit pas grand chose de ce que lui raconte son interlocuteur au bout du fil. Elle a des gestes d’impatience. Soudain, elle décroche le téléphone de son oreille, regarde autour d’elle un laps de temps. Un sourire se dessine sur son visage resté crispé depuis sa sortie de chez elle. Majid est à une bonne distance d’elle, totalement absorbé par la scène de l’accident.

Abandonnant son sac au pied du mur, elle s’éloigne sur la pointe des pieds et disparaît précipitamment à l’angle de la rue adjacente. Après un demi tour du bâtiment, Hatouma avance vers un Kebab et tombe sur un petit jeune, 16 ans à peine, accroché à son téléphone.

– Ibrahim… Ibra ! Je savais que tu n’étais pas loin. J’entendais les mêmes sirènes de ton téléphone. Moi c’est Hatouma !

– Allo, tu dis quoi ? Lui fit Ibrahim, la croyant toujours au téléphone.

– Non, je suis maintenant en face de toi, pas au téléphone, Salam Haleikoum, Ibrahim.

Ibrahim se retourne, très surpris et, comme un voleur pris la main dans le sac, cherche à improviser une réponse, mais n’y arrive pas. Il prend la fuite sans rien dire et disparaît entre les voitures. Constatant le contact rompu également au téléphone, Hatouma retourne sur ses pas et rejoint l’épicerie où elle se trouvait. Elle y trouve Majid devant son calepin et son stylo.

– T’étais passée où ? Lui fit-il.
Majid ne finit pas sa phrase que la sonnerie de son téléphone entre les mains de Hatouma retentit. Elle le lui tend aussitôt.
– Allo, oui, Ibra !
Hatouma a hâte que Majid finisse sa conversation pour connaître les motifs de la fuite de son ami. Tout d’un coup, ce dernier également prend ses jambes au coup et, comme Ibrahim, disparaît étrangement à l’autre angle de la rue.

Ces fuites soudaines la laissent perplexe. Elle ramasse son calepin et son stylo, les range dans son sac et retourne prendre son train. Elle essaye de se faire passer le film des événements pour comprendre ce sentiment de peur qu’elle a suscité auprès des deux jeunes. Plonger dans sa réflexion, une notification de SMS l’interpelle. Elle sort son téléphone.

« Nous savons que tu es une keuf, sinon tu n’aurais pas retrouvé Ibra, fin… »

Les yeux rivés sur l’écran tactile de son smartphone, Hatouma, déçue, lit et relit le message qui annonce la fin d’une investigation qui n’avait pas encore commencée. Soudain, elle constate que le numéro d’envoie du sms n’était pas répertorié dans ses contacts. Certainement celui de Ibra ! Le contact n’est donc pas définitivement interrompu. Une lueur d’espoir.

Comment regagner la confiance de ces pantalons sautés en herbe ?

A suivre…

 

@SoloNiare

 

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Place Beauvau* : Ministère de l’Intérieur

De la passivité de « l’ami noir » au zèle du « nègre de maison »

 

C’était un soir en Afrique de l’Ouest, il a une dizaine d’années environ, je me trouvais en compagnie de plusieurs jeunes Américains et Français engagés pour les premiers dans le contingent des Peace Corps (Corps de la paix) et pour les seconds dans l’AFVP (Association française des volontaires du progrès). Nous allions prendre l’apéro dans un lieu huppé de la ville. Ce lieu était la « place to be » du moment et, forcément, il attirait un bon nombre de la colonie d’expatriés que la ville comptait. Je m’étais facilement lié d’amitié grâce au petit statut social que je tirais de mon poste dans une institution française qui avait pignon sur rue. Tous ces jeunes aimaient se retrouver dans ce lieu branché. Beaucoup venaient là pour le fun et d’autres, d’après les confidences que certains Français m’avaient faites, car ils étaient loin des locaux. Des locaux qu’ils trouvaient casse-pieds et qui avaient selon eux une notion de savoir-vivre très approximative.

Si cette vision des Africains était très marquée chez beaucoup de Français, pour les Américains, c’était le dernier de leur souci. La majeure partie des boutades sur les Noirs venait régulièrement des Français et tournait autour de stéréotypes locaux. On avait l’impression de lire des pages d’une chronique privée d’un fonctionnaire des temps coloniaux. Elles se répétaient tellement que j’eus l’idée qu’on pouvait en tirer un livre.

Ce n’était pas amusant d’être spectateur de manifestations racistes ordinaires et, de surcroît, directement sur le continent. Mais ne voulant pas passer pour celui qui voit le mal partout, le susceptible de service, j’ai décidé de fermer les yeux sur ces agissements afin de  collecter le maximum d’anecdotes durant cette période. Je m’accommodais dans ce rôle de passe-droit que je leur servais à souhait : l’ami noir.

– Tu sais, toi, tu n’es pas comme les autres, aimaient-ils à me dire chaque fois que l’un d’entre eux se laissait aller à un écart nauséabond.

Ma présence en leur compagnie, qu’ils sollicitaient très souvent, n’avait qu’un seul but ou du moins celui que je percevais : montrer qu’ils sont dans une dynamique d’intégration en affichant un ami originaire du pays. Ce qui avait le mérite de séduire les autorités politiques et leurs différents partenaires locaux.

Il y avait, dans ce groupe hétéroclite, une adorable noire américaine aussi en mission de coopération au même titre que les autres. C’était un bonheur de voir cette jeune fille se sentir chez elle, loin des discriminations raciales du pays de  » l’oncle Tom ». Epanouie et très investie dans son travail, elle tirait une fierté incommensurable à être utile sur la terre de ses ancêtres. On la voyait partie pour définitivement élire domicile sur le continent après sa mission. Adoptée, elle l’avait été par les nôtres qui lui avaient donné un prénom par lequel elle était affectueusement appelée dans les rues : Yari.

Un soir, nous allions à notre lieu de rencontre habituel. Deux gros bras faisaient office de vigiles devant le bâtiment. Ils accueillaient d’un sourire très large mes compagnons de groupe;  les uns leur répondant de la même façon, les autres feignant de n’avoir rien vu. Cela n’entache en rien le sourire des cerbères qui part en s’élargissant.

Soudain, j’entendis un retentissant « What the fuck ? ». Je reconnus la voix de Yari en pleurs. Je me précipitai vers elle; les vigiles venaient de lui refuser l’accès au bâtiment à cause de la couleur de sa peau. Malgré mon intervention, les deux mâtins n’ont rien voulu savoir :  flagrante ségrégation. Prise pour une habitante lambda du pays, les vigiles lui avaient refusé l’accès de leur propre chef. Yari était effondrée, totalement anéantie par cette discrimination qui faisait encore plus mal.

Yari s’était bien fondue dans la masse des habitants avec joie. Elle était respirait le bonheur à la porte de sa nouvelle vie en Afrique, mais ce destin s’est brisé. Un destin brisé par le zèle du nègre de salon qui méprise son frère plus que son maître lui-même ne l’imagine. Yari prit son avion la semaine suivante et retourna de l’autre côté de l’Atlantique le cœur terriblement meurtri.

Vigile

Photo floutée du vigile jouant à cache-cache avec nous entre les allées du magasin.

Février 2014, quartier de la Défense à Paris, je rejoins un ami venu d’Afrique pour quelques jours de stage. Six ans que je ne l’avais pas vu celui-là. On se retrouve dans le centre commercial CNIT en face des 4 temps. Les soldes d’un magasin de sport très connu nous attirent. Entre les allées, on se raconte nos histoires passées en consultant les articles exposés. Soudain, il me dit qu’il a l’impression qu’il y a quelqu’un qui nous suit depuis qu’on est dans ce magasin. Evidemment que je l’avais remarqué aussi. Un fait habituel auquel « nous » sommes souvent confrontés, nous les Noirs. Ce préjugé racial qui nous fait passer pour des gens susceptibles de commettre des larcins. Je nous fais brusquement rebrousser chemin pour prendre le vigile sur le fait à l’angle de deux allées. Je sors mon téléphone pour figer l’instant. Ça marche, je l’ai. Il feint d’être au téléphone, peine perdue, c’est dans la boîte lui et son téléphone à l’oreille.
J’essaie d’expliquer la situation à mon ami, mais en vain, il ne comprend rien. C’est normal, ce n’est pas sa réalité. Je décide de ne pas plus traîner sur le sujet. C’est lui qui m’intéresse, j’ai envie qu’il me parle d’Afrique. Je l’écoute, je me gave des nouvelles des miens, de tout le monde.

Vingt minutes plus tard, nous nous dirigeons vers la sortie les mains vides. Devant nous, à cinq mètres environ, une femme blanche arrive au niveau des portiques de sécurité avec un gros sac de course. L’alarme des portiques s’emballe à son passage. C’est la panique autour de nous. Le vigile en faction à ce lieu, également un Noir, se précipite instinctivement et brusquement vers mon ami et moi laissant partir la femme blanche, son sac et le privilège qui lui épargne ce type d’aléas. Le vigile ne se rend pas compte que de là où nous nous trouvons, nous n’avons aucun impact sur le champ magnétique du portique à plus forte raison les mains vides. Le dégoût qui m’envahit est à la hauteur d’un sentiment déjà connu : celui de Yari la Noire américaine, il y a une dizaine d’années en Afrique.

L’esclavage, pourtant aboli il y a plus de 150 ans, a laissé des stigmates encore très visibles et qui gardent toute leur pertinence et leur actualité. La faculté de résistance au temps du « nègre de maison » impressionne et continuera d’inquiéter vu le type de servilité qu’il développe et adapte à son temps contre ses frères.

@SoloNiare